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Actualités - Opinion

EN DENTS DE SCIE Leur effroyable douleur de tout

Seizième semaine de 2008. À les voir comme ça, à les entendre, on se rend rapidement compte que presque tout les sépare. Qu’il y a entre eux bien plus que des murs de Berlin – un mur, au moins, ça se démolit : il y a une fracture infinie, une faille, une blessure. Béante. Sisyphe n’est pas tout seul : certains ont beau essayer de combler l’abîme, c’est constamment peine perdue, quelque chose, toujours, continuera de s’affaisser. De se creuser. Cette monstrueuse excavation qui sépare les Libanais et les Liban est particulièrement retorse : elle a mutliplié les lignes de démarcation en ne suivant aucun tracé géographique logique. L’insoutenable ironie de ce cadastre fou veut que dans la même rue, parfois sous le même toit, s’affrontent en ne coexistant pratiquement plus du tout ces deux visions mathématiquement irréconciliables. Sauf que… Sauf que, voilà, commence à se former, de plus en plus visible, de plus en plus consistant, palpable, un nouveau ciment. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce ciment est costaud. Très costaud – et intelligent qui plus est, beaucoup plus que, par exemple, les bombes du même nom. Ce ciment-là est férocement intelligent : il pourrait très vite réussir à se transformer en cordon ombilical, à (re)fédérer un peuple scindé en deux, à faire en sorte, du moins momentanément, que le Libanais haïsse un peu moins l’autre Libanais. Qu’il lui tienne la main. Qu’il l’utilise, qu’il en profite, qu’il s’associe à lui, pour, tous les deux, faire primer cet intérêt qu’ils partagent sans doute sans en être conscients. Parce qu’il existe réellement ce plus petit dénominateur commun, ce ciment, et il est de moins en moins virtuel : ça s’appelle avoir mal, ça s’appelle le mal-être, ça s’appelle le désenchantement, ça s’appelle le ras-le-bol. Naturellement, en fonction du camp auquel ils appartiennent, les Libanais ne ressentent pas les mêmes afflictions, n’en ont pas marre des mêmes choses, des mêmes gens, des mêmes prises de position. Il n’en reste pas moins que l’intersection de leur ras-le-bol est en train de gonfler. De prendre un sacré volume – même, encore une fois, si les principaux intéressés ne le savent pas encore. Et ce malgré (c’est finalement inouï) les efforts insensés, plus ou moins assumés, de chaque camp politique pour éviter que ces retrouvailles ne prennent trop d’ampleur, trop d’espace, que quelque chose ne leur échappe, n’échappe au contrôle des partis, des apparatchiks, des courants, des zaïms, etc. Peu importe : le ciment s’étale, se répand, se bétonne – sur les plans politique, social, économique surtout ; mondialisation oblige… Les Libanais ont mal partout. L’endémique, le fondamental problème des Libanais sans exception, donc de ce pays, c’est ce coup de baguette magique, cet abracadabra létal lancé par une nuit de pleine lune par quelque sorcière neurasthénique : le Libanais, à de rarissimes exceptions près (la dernière fois qu’il a brisé la malédiction, c’était en mars 2005…), est un spectateur né. Profondément, salement, incroyablement spectateur : de son destin, de sa déchéance, de son quotidien Radeau de la méduse, de ses souffrances, de ses incapacités. Spectateur d’un très mauvais film dont il est, bien malgré lui, la marionnette-acteur, attentiste comme on n’en fait plus, légèrement drama queen aussi, le Libanais a aujourd’hui besoin d’une petite, sympathique, essentielle prise de conscience : le ciment est là, le PPDC est là, le terreau est à sa disposition. Une prise de conscience ou une évolution de sa mentalité ? Ou les deux à la fois ? Peu importe : un renversement de vapeur, une anamorphose du Libanais, sa transformation en un élément actant, actif, acteur, sent bon l’utopie. Surtout que le plus regardé d’entre eux en ce moment, Michel Sleimane, est exactement comme eux tous : tout l’afflige et lui nuit et conspire à lui nuire et il reste viscéralement, insupportablement spectateur. Copeaux de pistache sur le baklava : le patron de la troupe a réussi à se fendre, au début de cette semaine, d’un appel aux députés afin qu’ils s’emploient à élire… un président. On dira ce qu’on voudra, mais un militaire farceur, ça reste une belle surprise. Bon film – interminable surtout : aucun mot fin à l’horizon avant des mois et des mois. Spectateur : quel beau métier… Ziyad MAKHOUL
Seizième semaine de 2008.
À les voir comme ça, à les entendre, on se rend rapidement compte que presque tout les sépare. Qu’il y a entre eux bien plus que des murs de Berlin – un mur, au moins, ça se démolit : il y a une fracture infinie, une faille, une blessure. Béante. Sisyphe n’est pas tout seul : certains ont beau essayer de combler l’abîme, c’est constamment peine perdue, quelque chose, toujours, continuera de s’affaisser. De se creuser. Cette monstrueuse excavation qui sépare les Libanais et les Liban est particulièrement retorse : elle a mutliplié les lignes de démarcation en ne suivant aucun tracé géographique logique. L’insoutenable ironie de ce cadastre fou veut que dans la même rue, parfois sous le même toit, s’affrontent en ne coexistant pratiquement plus du tout ces deux visions...