Elle ne manque pas de culot, cette Tzipi Livni que l’on a vue, au forum de Doha clôturé hier, donner péremptoirement à son auditoire des leçons de démocratie dans le même temps qu’Israël s’obstine à spolier les Palestiniens, à les persécuter jusque dans leur misérable réduit de Gaza. En revanche, la même Livni divague carrément lorsqu’elle croit pouvoir plaider pour un vaste front arabo-israélien hostile au programme nucléaire iranien alors que l’État hébreu, lui-même puissance nucléaire, continue d’occuper des territoires arabes, alors qu’il représente pour les Libanais et les Syriens, comme pour les Palestiniens, une menace non pas obscure et lointaine mais claire et imminente.
Lui non plus, et bien que sur un registre différent, il ne manque pas d’aplomb cet émirat du Qatar qui, dans une partie du monde vouée à tous les extrémismes, trouve moyen d’être très bien, merci, avec tout le monde, ou presque. Car voilà bien une monarchie du Golfe aussi exiguë que le Liban, abritant moins d’un million d’habitants (dont un quart seulement de nationaux) mais détenant les troisièmes réserves mondiales de gaz naturel, qui s’est aménagé une place à part ressemblant fort à de la neutralité : une neutralité positive, active même, tout cela – et là réside le véritable exploit – sans trop de protestations de la part du reste du monde arabe.
Membre éminent du Conseil de coopération du Golfe, cet ancien protectorat britannique n’est pas moins rebelle à la domination du géant saoudien, s’offrant même le plaisir rare de prendre systématiquement le contre-pied de la ligne prônée par Ryad. Marqués par de vieilles inimitiés dynastiques, aggravés par la révolution de palais qui permit à l’actuel émir de s’approprier le trône de son propre père, les rapports entre les deux voisins n’ont pas gagné en chaleur avec cette véritable success story qu’est al-Jazira, la plus anticonventionnelle et irrévérencieuse des chaînes de télévision arabes, mais la plus corrosive aussi, ne serait-ce que du fait de la tribune de rêve qu’elle offre aux fanatismes les plus rétrogrades.
De tous les royaumes du Golfe, le Qatar est par ailleurs celui qui entretient les relations les meilleures avec l’Iran, avec lequel il exploite en toute harmonie les gisements gaziers frontaliers de North Dome. Et pourtant, le Qatar est lié au Grand Satan américain par un accord formel de défense. Détail scabreux, c’est à partir des bases aériennes US au Qatar qu’ont été livrés en toute hâte ces mêmes bombes à fragmentation et autres engins de mort dits intelligents qu’a déversés Israël sur le Liban-Sud et la banlieue méridionale de Beyrouth durant la guerre de l’été 2006.
Plus intelligentes cependant que ces bombes auront été, faut-il croire, les assistances financières qataries, non moins copieusement déversées sur les zones sinistrées. Parcourant la banlieue en ruines, le secrétaire général de l’ONU de l’époque, Kofi Annan, n’eut droit qu’à des huées ; accueilli en héros, cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani, lui, continue de bénéficier à ce jour de la reconnaissance émue des sinistrés, quotidiennement réaffirmée à coups de clips télévisés...
Cela fait plus d’une décennie que le Qatar entretient ouvertement des relations commerciales (et donc, par ricochet, politiques) avec Israël ; Tzipi Livni, qui a eu des entretiens avec les plus hauts responsables de l’émirat ainsi qu’avec son homologue omanais, y a été précédée d’ailleurs par Shimon Peres, à l’époque Premier ministre. Bien que soutenant l’Autorité palestinienne autonome, l’émirat est, après la Syrie, la seconde terre d’asile du chef du Hamas Khaled Mechaal.
Diversifiant à l’extrême ses partenariats (client privilégié de la France, l’émir était l’invité de Nicolas Sarkozy pour son premier 14 Juillet présidentiel), le Qatar ne se contente pas d’être en excellents termes avec le Hezbollah comme avec Israël. Seul pays arabe à avoir accepté de participer, pour un temps, à la Finul renforcée, l’émirat n’en manifeste pas moins – et cela était perceptible lors des dernières tractations interarabes – une grande compréhension pour le régime syrien ; mais cela fait-il pour autant du Qatar l’intermédiaire idéal entre Damas et Ryad comme paraît le croire le président de l’Assemblée Nabih Berry, reçu hier même par le cheikh Hamad ?
D’autant plus frappant en définitive est le cas du Qatar que le statut de pays de soutien, et non de confrontation, aux grandes causes arabes (on n’ose même pas parler de neutralité !) est refusé à un pays aussi fragile et vulnérable que le Liban. Pour survivre parmi les requins, serait-il donc obligatoire pour les petits poissons d’avoir des nageoires d’or ?
Issa GORAIEB
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Lui non plus, et bien que sur un registre différent, il ne manque pas d’aplomb cet émirat du Qatar qui, dans une...