Faut-il nous révolter ou nous apitoyer face au constat de désolation auquel se trouve condamnée la population de notre malheureux pays??
– Parce que les individus qui composent cet ensemble hybride ne sont que des cellules éparses qui survivent par accident géographique?;
– Parce que le Libanais, éduqué dans l’absence totale d’un sentiment de solidarité avec ses semblables, en est réduit à végéter au hasard des circonstances?;
– Parce qu’un caractère ainsi forgé dans la dispersion ne peut que se développer dans un désordre continu, générateur d’égoïsme, de cupidité, de jouissance bornée et superficielle?;
– Parce que la discipline de vie qui en découle ne peut plus qu’obéir aux antilois de la corruption, du mensonge et de
l’hypocrisie?;
– Parce que l’intelligence dont chacun est censé être doté ne fonctionne plus que comme stimulateur de fausse énergie, de faux enthousiasme, de fausse constance, les habitants du Liban, à en juger par leur comportement collectif de citoyens, sont tout simplement un non-peuple.
Et qu’on ne vienne plus nous rebattre les oreilles avec d’affligeants clichés tels que «?peuple au grand cœur?», «?peuple riant et hospitalier?», «?peuple industrieux et endurant?», «?peuple généreux et cultivé?»...
Peuple cultivé?? Laissez-moi rire pour ne pas pleurer.
Cultivé?? Parce qu’une multitude de jeunes diplômés, promis, certes, à une certaine culture, s’éclipsent quotidiennement de notre horizon pour aller déployer leurs ailes sous d’autres cieux??
Cultivé?? Parce que, envers et contre tout, l’on continue à monter sur des planches quelques spectacles grimaciers, à accrocher sur des cimaises quelques «?griffonneries?» colorées, et à nous écorcher le tympan avec de boiteuses cacophonies assimilées à des concerts??
On m’accusera d’être injuste, mais ne nous leurrons pas. Les vrais concertistes de chez nous se défendent magnifiquement bien ailleurs, à travers le vaste monde. Les vrais peintres ont, depuis belle lurette, transplanté leur talent dans les grandes capitales. Ou alors, ils se sont figés dans leur atelier faute d’un répondant qui sache les apprécier. Les vrais artistes se sont tus, les vraies consciences se sont volontairement muselées, de peur d’être réduites au silence par quelque attentat criminel. Quant aux penseurs, écrivains ou journalistes, c’est au compte-gouttes qu’il faudra énumérer ceux qui osent encore exprimer un quelconque discours sensé.
Restent évidemment, à laisser gigoter dans l’arène publique, les «?intéressés?», les «?faux jetons?». Ceux-là écrivent, chantent et dansent parfois. Ceux-là donnent des leçons de tenue et même de morale. Morale politique surtout, émaillée de poudre aux yeux et ponctuée d’insultes. Il y a les «?aveugles?heureux?», les «?sur-le-retour?», les «?vendus?»... Il y a les adorateurs du Moi, du démon, de Dieu.
Il y a donc officiellement de tout dans ce Liban de miel. De tout, sauf l’essentiel?: l’humain.
Et nous appelons cela un peuple cultivé??
Nous ne cultivons même plus notre jardin secret, et nos tours d’ivoire sont devenues prisons. Allons?! Qu’on ne nous parle plus de «?pays-message?»?! Pauvre Jean-Paul II?!
Le panorama libanais n’a plus à offrir aujourd’hui, sous l’éternel azur de son firmament, que des collines de détritus à ciel ouvert, des trous béants sur les chaussées, des administrations paralysées, des banquiers véreux, des boîtes commerciales en déconfiture et des politiciens talentueux jusqu’à la pourriture. Au point que chaque famille, chaque particulier, chrétien plus que musulman, sont, à eux seuls, un parti politique imbu de ses préjugés et sûr de sa bêtise. Et tant pis pour les résidus silencieux et souffrants de cette société de déchus?!
Alors que seuls ces derniers, hélas, sont les véritables martyrs d’une cause, les témoins glorieux de l’imperfection d’un monde bouffi de faux confort.
Mais n’accablons pas le Liban en exclusivité. Car c’est tout le Moyen-Orient qui vit dans l’ornière et qui est un non-sens. C’est toute la graine génétique semée depuis des siècles sur nos rivages qui en est la cause et l’effet. L’appel du désert et de l’obscurantisme est resté le plus fort, et ce ne sont pas les vœux pieux ni les mielleuses prières qui réussiront à redresser ce «?concombre recourbé?», comme le décrit si bien un certain adage dialectal.
Des personnes qui me ressemblent ont longtemps lutté contre la montée du désespoir. Et elles sont nombreuses, ces personnes de bonne volonté. Toutes les fois que j’en rencontre et que les mêmes lamentations meublent nos échanges, je me demande, ahuri, comment il se fait, lorsqu’il y a tant de gens qui éprouvent le même supplice que moi, que l’ensemble des Libanais soient restés aussi passifs devant des événements aussi existentiels. À quoi auront servi les manifestations de masse, à quoi auront servi les conseils, les critiques, les soubresauts épisodiques si, dans cette morne réalité quotidienne, tous ces citoyens désemparés continuent de dériver à vau-l’eau??
Leur foi les avait soutenus. Leur idéal les avait guidés. En vain?! Ils ont eu beau tricher avec eux-mêmes, fermer les yeux et boucher les oreilles, ils n’ont pu éviter d’entendre les imbécillités de nos élus ni les explosions des voitures piégées. Ni de ressentir la nausée, irrépressible, devant la duplicité éhontée des faux frères voisins et de leurs acolytes locaux.
La réalité est amère, nous le savons, et personne n’y peut vraisemblablement rien. On me dira que je suis excessif et que les jours à venir se chargeraient de me démentir.
J’en doute, dorénavant.
Parce qu’un non-peuple n’a droit qu’à un non-pays. Et que je sois damné pour avoir osé le proclamer.
Louis INGEA
Architecte d’intérieur
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– Parce que les individus qui composent cet ensemble hybride ne sont que des cellules éparses qui survivent par accident géographique?;
– Parce que le Libanais, éduqué dans l’absence totale d’un sentiment de solidarité avec ses semblables, en est réduit à végéter au hasard des circonstances?;
– Parce qu’un caractère ainsi forgé dans la dispersion ne peut que se développer dans un désordre continu, générateur d’égoïsme, de cupidité, de jouissance bornée et superficielle?;
– Parce que la discipline de vie qui en découle ne peut plus qu’obéir aux antilois de la corruption, du mensonge et de
l’hypocrisie?;
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