Il faut se rendre à l’évidence : les héritiers de Mustapha Kemal ont du mal à gérer le legs du père de la Turquie moderne. À peine réglés les problèmes posés par les législatives de l’an dernier – qui avaient vu le Parti de la justice et du développement (AKP) décrocher 341 des 550 sièges de la Büyük Millet Meçlisi (l’Assemblée nationale) –, suivies de l’élection d’un président de la République, voici que surgissent devant l’équipe en place de nouvelles difficultés, d’ordre à la fois politique, économique, social et sécuritaire. À quoi s’ajoutent l’affaire du voile à l’université, la problématique adhésion à l’Union européenne, les activités kurdes à partir du territoire irakien et la réunification de Chypre. À l’évidence, les militaires, farouches défenseurs de la laïcité, ne semblent pas avoir digéré leur défaite de l’an dernier puisque, sous leur impulsion, les magistrats de la Cour constitutionnelle viennent d’engager une procédure susceptible, en théorie, de déboucher sur la mise hors la loi de la formation de Recep Tayyip Erdogan.
Plus grave, dans son dossier le procureur en chef de la Cour de cassation, Abdurrahman Yalçinkaya, réclame que 71 personnalités politiques, dont le chef de l’État et le Premier ministre, soient empêchées durant cinq ans d’exercer une quelconque activité publique en raison de leurs convictions antilaïques. En 1998 puis en 2001 des mesures similaires avaient été prises à l’encontre de deux formations (le Refah d’Ahmet Tekdal et le Fazilet d’Erbakan, dont l’actuelle AKP est l’héritier). À l’époque, l’une et l’autre faisaient valoir l’appartenance de la Turquie au monde musulman et refusaient toute adhésion à l’Union européenne – deux principes qu’ont cessé de défendre leurs successeurs. Si l’on remonte aux années soixante, une vingtaine de partis avaient eu à subir, à un moment ou à un autre, les foudres de la justice pour leur fidélité à l’islam, ou encore pour leurs sympathies à la cause des séparatistes kurdes. Cette fois, la procédure engagée promet d’être longue, puisque l’AKP dispose de trente jours pour préparer sa défense, délai qui pourrait être prorogé, l’examen du dossier pouvant prendre plusieurs mois.
Pour la partie visée par l’initiative du tribunal, la parade est simple : en agissant comme elle vient de le faire, a dit le chef du gouvernement, la plus haute instance juridique du pays est allée à l’encontre de la volonté populaire puisque nous avons remporté, lors de la consultation générale de juillet 2007, près de 47 pour cent des suffrages (46,6 pour cent pour être précis). Il reste que huit des onze juges de l’instance concernée ont été nommés par Ahmet Neçdet Sezer, le prédécesseur d’Abdullah Gül à la tête de l’État, un farouche radical laïc proche des généraux. D’ailleurs, la décision concernant les 71 personnalités politiques a été prise à l’unanimité des juges. Il reste surtout que la crise pourrait avoir des répercussions lourdes de conséquence. Et d’abord pour l’économie. Ayant réussi à juguler l’inflation galopante des décennies passées, le gouvernement peut afficher un insolent taux de croissance de 7 à 10 pour cent par an. Avec l’UE, les pourparlers, parallèlement aux réformes internes, se poursuivent normalement même si, ne cesse-t-on de rappeler, le processus pourrait durer des années. Or, comme vient de le souligner le commissaire chargé de l’élargissement au sein des Vingt-Sept, Olli Rehn, l’initiative enclenchée il y a quelques jours risque de retarder la mise en pratique des mesures déjà arrêtées, sans compter que le débat devrait s’engager au sein du Parlement et non pas devant un tribunal. En outre, l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de l’AKP a pour effet de remettre en cause les élections locales appelées à se tenir l’an prochain.
Les médias, eux, se sont dépêchés de tirer la sonnette d’alarme. Exemple des mises en garde qui se multiplient ces temps-ci, ce commentaire d’un éminent éditorialiste, Ilnur Çevik : « La Bourse est à la baisse, le dollar atteint de nouvelles cimes, imité en cela par l’euro, ce qui se traduit par une baisse de la convertibilité de notre livre. Ce sont les bases mêmes de notre stabilité économique qui sont remises en cause. » Le pronostic de Barclays Capital est tout aussi pessimiste, trahissant une inquiétude que partage la Dansk Bank, laquelle évoque la perspective d’un plan d’urgence pour peu que le problème viendrait à s’aggraver. Mais les priorités sont ailleurs si l’on veut suivre le ministre des Affaires étrangères Ali Babacan dans sa logique : il est nécessaire, soutient le chef de la diplomatie, de réformer l’ensemble du système judiciaire. Plus facile à dire qu’à faire puisque, pour en arriver là, il faudrait passer par un vote des députés.
Dans les années quatre-vingt, un membre du cabinet de Turgut Ozal se plaisait à répéter : « Je suis musulman dans mon pays et Turc à l’étranger. » Il semble bien que la ligne de partage entre les deux appartenances, religieuse et nationale, ne soit pas aussi aisée à définir ces temps-ci.
Christian MERVILLE
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