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Actualités - Opinion

PERSPECTIVE Trancher le nœud gordien Michel TOUMA

Le fondateur du parti Kataëb, Pierre Gemayel, le président Camille Chamoun et feu le « Amid » du Bloc national, Raymond Eddé, n’auraient sûrement pas tari d’éloges à l’égard du Premier ministre Fouad Siniora à la suite du discours qu’il a prononcé vendredi soir. Et pour cause : dès la fin des années 60, date à laquelle éclata la première crise avec les organisations palestiniennes armées en poste au Liban, ils attendaient passionnément, patiemment, l’instant historique où le courant souverainiste et les options libanistes dépasseraient le cadre réducteur de la seule collectivité chrétienne. Depuis la révolution du Cèdre, c’est chose faite. Et, au risque de se répéter, il ne serait pas superflu de souligner, une fois de plus, que ce serait carrément un crime national que de ne pas percevoir, ou reconnaître, la véritable dimension et la réelle portée qu’a constituées sur ce plan précis le printemps de Beyrouth 2005. Si l’on se permet un tel rappel, c’est que bien au-delà de l’événement conjoncturel qu’a constitué le sommet arabe de Damas, l’allocution du chef du gouvernement a mis en relief, à nouveau, les effets du point d’inflexion qu’a connu le pays à la suite de l’attentat du 14 février. L’importance du discours de vendredi se situe en effet à deux niveaux fondamentaux. Les propos de Fouad Siniora, prononcés au Grand Sérail au nom du gouvernement, s’inscrivent dans la plus pure lignée des thèses souverainistes défendues depuis 1969 par ceux qui formeront dans les années 70 le Front libanais, auquel succédera beaucoup plus tard le Rassemblement de Kornet Chehwane, sous la houlette de Bkerké. L’adhésion sunnite et druze aux options indépendantistes chrétiennes éclatera au grand jour d’abord fin 2004, avec le leader du PSP Walid Joumblatt, et ensuite en 2005 avec le Courant du futur. L’erreur serait d’attribuer cette double adhésion uniquement à l’attentat manqué contre Marwan Hamadé, en octobre 2004 ou à l’assassinat de Rafic Hariri. Ces deux événements ont, certes, constitué un catalyseur pour le formidable élan fondateur du 14 mars 2005. Mais ce rassemblement historique a été en réalité le fruit d’une longue et lente maturation dans l’inconscient collectif aussi bien sunnite que druze (les chiites étant, quant à eux, pris au piège, en quelque sorte, du projet supranational du Hezbollah). Le ministre Ahmad Fatfat situe le déclic qui a déclenché cette lente maturation à l’époque du siège israélien de Beyrouth, en 1982, lorsque les sunnites se sont sentis abandonnés par l’hinterland arabe face à l’occupation israélienne. Un autre pôle éminent sunnite du gouvernement attribue l’évolution dans les esprits des membres de sa communauté au comportement vexatoire et aux multiples exactions du tuteur syrien au fil des ans, l’apogée ayant été évidemment atteint avec l’attentat du 14 février. Le résultat de ce lent processus mental est criant et s’est manifesté dans le discours de vendredi soir : pour la première fois dans l’histoire contemporaine du Liban, un Premier ministre (sunnite), s’adressant directement aux dirigeants arabes, dénonce tout haut, sans complaisance ni tergiversations, les visées syriennes sur le pays du Cèdre. Et c’est là que se situe le second niveau qui caractérise l’importance de l’allocution de Fouad Siniora. Car balayant les allégations de Damas selon lesquelles le problème auquel est confronté le pays est dû à des divergences purement internes, comme l’a prétendu le président Bachar el-Assad à l’ouverture du sommet arabe, le Premier ministre a mis le doigt sur la plaie en focalisant l’attention des chefs d’État arabes sur la dimension syrienne de la crise libanaise, invitant du même coup la Ligue à se saisir de ce dossier dont le règlement est un passage obligé pour toute solution sur le plan interne. Dans de précédentes déclarations, Fouad Siniora a maintes fois souligné que « les dirigeants de Damas sont appelés à s’habituer à l’idée que le Liban est un pays souverain et indépendant ». Cette petite phrase, combinée à la teneur de l’allocution de vendredi, illustre le caractère endémique de la profonde crise qui a constamment marqué les difficiles rapports entre Beyrouth et Damas. Force est de rappeler dans ce cadre que les tensions libano-syriennes ne sont nullement nouvelles. Elles remontent aux années 40 lorsque la Syrie a cherché à faire obstruction à l’adhésion du Liban à la Ligue arabe parce qu’elle ne voulait pas reconnaître l’existence même et l’indépendance de l’entité libanaise. Elles remontent aussi aux années 50, lorsque le régime syrien de l’époque a tenté d’imposer au Liban de s’aligner sur le dirigisme économique pour lequel avait alors opté Damas. Cet hégémonisme syrien s’est en outre manifesté durant les longues années de guerre par la détermination continue de Damas d’étouffer dans l’œuf tout effort de médiation, fût-il arabe, occidental ou onusien, le régime syrien s’obstinant à considérer sans relâche que la scène libanaise est sa chasse gardée. Même la timide tentative de l’Algérie – pourtant allié traditionnel de la Syrie – d’effectuer une mission de conciliation dans les années 80 a été rapidement battue en brèche par Damas. Lorsque le Premier ministre dénonce ainsi à l’adresse des dirigeants arabes le rôle négatif de la Syrie, il ne fait donc que mettre le doigt sur la plaie. Une plaie très ancienne, toujours béante… Le mérite de Fouad Siniora à cet égard a été de mettre en exergue, pour la première fois de la bouche d’un responsable officiel de ce rang, le fait que la crise avec la Syrie revêt une dimension interétatique, opposant, en clair, non pas des factions locales entre elles, mais bel et bien les deux États libanais et syrien. Et c’est sans doute pour parer à cette dimension que le président Assad et Walid Moallem se sont employés, hier et samedi, à vouloir présenter le problème libanais sous un angle purement interne. Dans son discours, le chef du gouvernement a également eu le mérite de mettre l’accent sur le volet iranien de la crise. Sans le savoir, Fouad Siniora a ainsi pris les devants, d’une certaine manière, puisque le ministre iranien des AE ne s’est pas empêché, hier, d’infliger un camouflet à l’ensemble de la Ligue en « rappelant », à qui voudrait bien l’entendre, que les trois îles du Golfe sont iraniennes et que, de ce fait, les Arabes feraient mieux de plancher sur le dossier palestinien plutôt que de soulever des questions « dépassées », aux yeux de Téhéran. S’il est à nouveau question aujourd’hui de dialogue et de relance de l’initiative arabe, c’est sur le dossier précis du contentieux avec l’État syrien que devraient porter, en toute logique, de futures discussions, ainsi que sur le dossier, non moins épineux, de l’arsenal du Hezbollah, et donc des rapports avec l’Iran (lié, d’ailleurs, au premier). La proposition de Fouad Siniora de convoquer une conférence des chefs de la diplomatie arabes pour se saisir du contentieux libano-syrien, et de ses ramifications, devrait de ce fait être saisie au vol. Car c’est au niveau de ces deux problèmes de fond – le contentieux avec Damas et l’arsenal du Hezbollah – que le bât blesse et que porte essentiellement tout le différend entre les factions locales, ou plus précisément entre le 14 Mars et le Hezbollah. Tout le reste n’est que menu détail. Tout le reste n’est que diversion et perte de temps. Aujourd’hui, plus que jamais, il y a sans doute urgence de trancher le nœud gordien. Car nombre d’observateurs prédisent d’ores et déjà une reprise des attentats terroristes et des assassinats politiques dans un avenir plus ou moins proche. À la communauté internationale et à la Ligue arabe d’éviter ainsi de se rendre coupables de non-assistance à personne(s) en danger …
Le fondateur du parti Kataëb, Pierre Gemayel, le président Camille Chamoun et feu le « Amid » du Bloc national, Raymond Eddé, n’auraient sûrement pas tari d’éloges à l’égard du Premier ministre Fouad Siniora à la suite du discours qu’il a prononcé vendredi soir. Et pour cause : dès la fin des années 60, date à laquelle éclata la première crise avec les organisations palestiniennes armées en poste au Liban, ils attendaient passionnément, patiemment, l’instant historique où le courant souverainiste et les options libanistes dépasseraient le cadre réducteur de la seule collectivité chrétienne. Depuis la révolution du Cèdre, c’est chose faite. Et, au risque de se répéter, il ne serait pas superflu de souligner, une fois de plus, que ce serait carrément un crime national que de ne pas percevoir, ou...