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Actualités - Chronologie

Rafic Hariri, Hamlet et les prosyriens...

Pour le psychanalyste Chawki Azouri, il ne fait aucun doute que ce qui se produit depuis l’assassinat de son ami Samir Kassir, en juin 2005, est une entreprise qui vise à briser les acquis de la révolution du Cèdre, notamment la réunion de « toutes les composantes de la société libanaise » le 14 mars. Selon lui, c’est en effet sous l’angle d’une « mort fondatrice » qu’il faut interpréter l’assassinat de Rafic Hariri, le 14 février 2005. « Cette mort fondatrice s’exprime le 16 février, lors des funérailles, qui marquent l’expression de ce qu’on appelle la “communauté des frères et des sœurs”, à travers les prières communes, entre autres actes individuels volontaires de citoyenneté, dans le recueillement sur la sépulture de Hariri », explique M. Azouri. Pour les Libanais qui sont descendus dans la rue le 16 février puis le 14 mars, Rafic Hariri a pris la dimension, en quelque sorte, d’un père symbolique qui leur a permis, avec et après Taëf, de rêver d’un Liban nouveau, transcendant les luttes fratricides qui les ont meurtris depuis 1975. En tenant tête, à sa manière, au dictateur syrien qui a spolié la Constitution de Taëf, il permettait aux Libanais de rêver d’un « après-diktat syrien ». En fait, le tyran syrien a spolié Taëf pour empêcher les frères libanais de se trouver une nouvelle identité citoyenne, dit-il. Sa mort est fondatrice parce que les Libanais, ensemble pour la première fois et un à un, ont dénoncé le dictateur syrien comme l’assassin de leur patrie et de celui qui la représentait alors le mieux, Rafic Hariri. Cette dénonciation équivaut au « mythe du meurtre du père de la horde primitive », au sens freudien. Ce meurtre, fondateur de la première société humaine, allait permettre aux fils de se retrouver identifiés au totem qui désigne la tribu. Après le meurtre du père, les fils ont tous été frappés par la culpabilité, réunis dans la culpabilité. Cette culpabilité allait les empêcher de vouloir chacun prendre la place du tyran et se comporter comme lui en étant la loi. Cette culpabilité allait aussi leur permettre d’édifier les premiers tabous sur lesquels sera bâtie toute société humaine : le tabou de l’inceste et le tabou du parricide. Or, le tyran syrien avait largement transgressé ces tabous en assassinant les pères de la nation, et la foule a immédiatement, par intuition, pointé du doigt Damas et s’est souvenue aussi de l’assassinat de tous les autres « pères » assassinés : Kamal Joumblatt, Béchir Gemayel, René Moawad, Hassan Khaled... Dans ce sens, l’assassinat de Hariri est un catalyseur, un événement libérateur contre la tutelle syrienne. Chawki Azouri va d’ailleurs plus loin, affirmant que l’assassinat de Rafic Hariri marque, d’une certaine manière, le début du « compte à rebours » pour le régime en butte à Damas. « Ce compte à rebours a en fait débuté avec l’intransigeance dont le régime syrien a fait preuve pour élire Émile Lahoud. Les insultes proférées par Bachar el-Assad à la face de Rafic Hariri en août 2004, la tentative d’assassinat de Marwan Hamadé et l’assassinat de Rafic Hariri en février 2005 n’ont fait qu’entériner la politique de la terre brûlée adoptée par le régime syrien face à la communauté internationale. Cette politique propre aux anciens régimes prosoviétiques, désormais anachronique, devait s’arrêter là. La 1559 est venue l’énoncer. Et voilà que les principaux pays arabes viennent effectivement de l’entériner en boycottant le sommet de Damas. Mieux encore, Saoud el-Fayçal est venu montrer du doigt la Syrie pour la première fois comme responsable des malheurs du Liban », dit-il. L’assassinat du « père » symbolique, le 14 février 2005, entraîne, selon Chawki Azouri, une série de répercussions. D’abord, comme chez Freud, il conduit à la mise en place du tabou, de l’interdit. Dans ce cas, ce tabou, c’est le rejet de l’assassinat politique. Ensuite, il est créateur du périmètre de la souveraineté, avec le retrait des forces syriennes. Et, enfin, il contribue à l’édification du tribunal international, dont l’un des buts est de « dévoiler la vérité ». « Mais la vérité n’est pas un but en soi. La vérité doit permettre aux Libanais de pouvoir pleurer leurs morts, comme l’avait dit l’enquêteur Peter Fitzgerald. La vérité ne fera pas l’effet d’une interprétation sauvage comme si elle était assénée trop tôt. Elle aura un effet conclusif salvateur. Les Libanais pourront pleurer leurs morts et clore le chapitre, faire leur deuil, ce qui leur donnera enfin la possibilité de pardonner aux assassins et cesser de leur en vouloir », affirme le psychanalyste. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? « Nous pourrons aussi permettre à nos assassins de s’humaniser », souligne-t-il, rappelant que, dans les coutumes de réconciliation de certaines tribus primitives, des actes d’expiation sont imposés aux vainqueurs. Ces coutumes sont taboues, et leur viol est puni de mort, précise-t-il. Discours paradoxal et usurpation d’identité Depuis le printemps de Beyrouth, tout ce qui a été fait de la part de l’opposition vise à briser la réunification et le processus du tribunal international, affirme donc Chawki Azouri, avant d’essayer de s’intéresser aux motivations profondes du camp prosyrien. Une fois de plus, il fait appel, à cette fin, au concept opératoire du meurtre du père de la horde primitive, mais en centrant son analyse sur l’opposition et le régime syrien cette fois. Dans une perspective sémiologique, la patrie est « le pays du père », selon lui. Trente ans durant, dit-il, le tyran syrien s’est comporté avec les Libanais comme « le père tout-puissant de la horde primitive », tuant parmi « ses fils » ceux qui osaient le contester, pillant les richesses du pays, imposant sa loi comme la loi du plus fort, imposant sa loi par la terreur et la mort. Assujettis encore à ce tyran, n’osant pas encore faire le même pas que les citoyens du 14 Mars, soit de le dénoncer et par là de s’en affranchir, ils sont encore dans la procrastination, comme Hamlet. Malgré la révélation du spectre de son père au début de la pièce et la demande que lui a adressée son père de le venger de son frère Claudius son meurtrier, Hamlet hésite. « La procrastination, c’est la tendance pathologique à remettre systématiquement au lendemain quelques actions. Le spectre du père qui demande à Hamlet de le venger n’est autre pour nous que l’appel de pères de la nation assassinés par le frère syrien. Le père dit à Hamlet que celui qui l’a tué durant son sommeil n’est autre que son propre frère Claudius. Que faut-il pour réveiller les prosyriens de ce sommeil patricide ? Encore des morts ? Hariri, Fleyhane, Kassir, Haoui, Tuéni, Gemayel, Ghanem, Eido et tous les autres ne suffisent pas ? La force du 14 mars 2005, c’est qu’une communauté de citoyens a décidé de sortir de la préhistoire en osant désigner l’assassin de la patrie, le pays du père, pointant ainsi un doigt accusateur contre ce père sanguinaire de la horde primitive et fondant du même coup la communauté fraternelle et démocratique », dit-il. Un autre aspect de cette entreprise de destruction symbolique et physique du 14 mars 2005 est « le vol des slogans par l’opposition », poursuit Chawki Azouri, qu’il met sous le signe du « discours de la perversion », du « discours paradoxal ». Ce discours paradoxal suppose un énoncé, qui est la reprise des mêmes slogans que ceux de la majorité, avec, en plus, un ajout, un sous-entendu, qui vient modifier toute la teneur du message initial, une réinterprétation de la loi pour déstabiliser l’adversaire et le paralyser. Or, affirme le psychanalyste, le discours paradoxal employé chez certains parents peut entraîner leurs enfants vers la schizophrénie... Cette violence morale, qui succède à la violence physique des assassinats, est tout bonnement « insupportable », affirme M. Azouri, dans la mesure où « les slogans du 14 Mars sur la souveraineté, l’indépendance, la liberté, etc., ont fini par se confondre avec notre identité ». Il s’agit donc, selon lui, de rien moins qu’une « usurpation d’identité » de la part de l’opposition. Et cette interprétation peut aller encore plus loin puisqu’elle peut englober aussi les méthodes d’action employées par l’opposition, qui sont une reproduction de celles de la majorité pour des fins totalement antinomiques, ou encore la mise en place, récemment, d’autres figures fondatrices, aux antipodes de celles qui caractérisent le 14 Mars, mais dans le cadre d’un même schème, d’un même cérémonial. M.H.G.
Pour le psychanalyste Chawki Azouri, il ne fait aucun doute que ce qui se produit depuis l’assassinat de son ami Samir Kassir, en juin 2005, est une entreprise qui vise à briser les acquis de la révolution du Cèdre, notamment la réunion de « toutes les composantes de la société libanaise » le 14 mars.
Selon lui, c’est en effet sous l’angle d’une « mort fondatrice » qu’il faut interpréter l’assassinat de Rafic Hariri, le 14 février 2005. « Cette mort fondatrice s’exprime le 16 février, lors des funérailles, qui marquent l’expression de ce qu’on appelle la “communauté des frères et des sœurs”, à travers les prières communes, entre autres actes individuels volontaires de citoyenneté, dans le recueillement sur la sépulture de Hariri », explique M. Azouri.
Pour les Libanais qui sont...