DAMAS, de Scarlett HADDAD
On attendait un incident, ce fut un spectacle. Le colonel libyen Moammar Kadhafi a volé la vedette à la séance d’ouverture du vingtième sommet ordinaire arabe à Damas. Il a même fait passer au second plan le discours du président de ce sommet, le Syrien Bachar el-Assad. En utilisant des mots très durs contre les Arabes et des expressions à la manière des chansonniers, et en usant de son sens théâtral poussé, Kadhafi a presque fait oublier les « omissions » dans le discours d’ouverture du président Assad. Ce dernier a ainsi soigneusement évité dans son discours de remercier le président sortant du sommet, le roi Abdallah d’Arabie, comme il est coutume de le faire, et il a allégé au maximum les formules de courtoisie si chères aux Arabes.
Assad n’a à aucun moment désigné l’Arabie saoudite ou critiqué les autres pays arabes, laissant ce rôle au colonel Kadhafi, dans ce qui a paru comme un véritable partage des rôles.
Complicité
D’ailleurs, dès le départ, la complicité entre les deux hommes était visible pour tous.
Dernier arrivé au palais des Congrès à Ebla, à bord d’une interminable limousine blanche, le colonel Kadhafi a été chaleureusement accueilli par le président syrien. Les deux hommes sont entrés ensemble dans le bâtiment, échangeant plaisanteries et amabilités. Et à ceux qui se demandaient la raison de ce traitement un peu particulier, le colonel lançait : « Je suis le doyen des dirigeants arabes. Je suis au pouvoir depuis 1969… »
Une fois installé à la place qui lui était réservée, à côté de celle, vide, du Liban, le colonel Kadhafi a commencé à appeler les présents à se servir des chaises réservées à la délégation libanaise, distribuant même les boissons et les friandises placées devant le drapeau frappé du cèdre. Il a naturellement provoqué l’hilarité de la salle à laquelle il a lancé : « Ne vous en faites pas, ils ne viennent pas. » Kadhafi avait ainsi lancé sa première parité, il y en aura beaucoup d’autres qui n’épargneront personne et qui pousseront le président de la délégation saoudienne à sortir de la salle pour consulter sa hiérarchie sur la nécessité de répondre ou non au colonel… Ayant visiblement reçu des instructions pour ne pas réagir, le ministre saoudien est revenu dans la salle, faisant mine de ne plus écouter et fouillant dans ses dossiers.
Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a été, lui, qualifié par Kadhafi de « héros d’Oslo » et « d’instrument utilisé par les Israéliens et les Américains pour diviser les rangs palestiniens ». Abbas a eu beau hocher la tête en guise de dénégation, « les tirs groupés » du colonel ont continué à le viser. La délégation irakienne a eu aussi son lot d’attaques et le colonel a rappelé que « le président Saddam Hussein était l’allié des Américains et “l’ami de Dick Cheney”, mais ils l’ont quand même pendu. Votre tour viendra aussi »…
Le colonel s’est encore demandé pourquoi beaucoup de forces militaires occupent des territoires arabes alors que ces derniers n’ont jamais occupé les territoires des autres et sont mêmes prêts à céder les leurs.
Il a enfin lancé : « Ben Laden était-il irakien ? » dans une autre allusion claire à l’Arabie saoudite. Il a aussi affirmé que l’ancien chef de l’OLP, Abou Ammar, avait été emprisonné par Israël et les Arabes avaient laissé faire.
Poussant enfin la provocation jusqu’au bout, il a déclaré que les deux tiers des Arabes sont africains, invitant les États arabes à se joindre à l’Union américaine, car leur avenir, selon lui, paraît plus que compromis.
Kadhafi a laissé la salle totalement sous le choc de ses propos violents, rejoignant tranquillement sa place, heureux d’avoir réussi son effet.
Réconciliation
Pour les présents, il était clair qu’il avait exprimé tout haut ce que les Syriens ne peuvent pas dire. De plus, les Arabes étant habitués à son langage cru et à son goût du spectacle, son discours, aussi violent soit-il, ne devrait pas provoquer une crise.
Toutefois, au-delà du côté spectaculaire, les accusations du colonel ont mis le doigt sur une plaie arabe béante depuis des années. Et, dans les salons entourant la salle de réunions, des commentaires approbateurs fusaient. « Il a raison », entendait-on du côté des journalistes égyptiens, palestiniens et autres. Mahmoud Abbas et d’autres leaders ont ensuite pris la parole, mais l’attention de l’assistance s’était émoussée… Le colonel Kadhafi s’est ensuite enfermé dans un salon avec le chef des Émirats arabes unis. Alors qu’une des gardes du corps du colonel, surnommée ici « la James Bond Girl », montait la garde, la première réconciliation arabe de ce sommet s’est déroulée puisque la Libye et les Émirats ont conclu un accord au sujet du différend qui les opposait.
Vers 15h 30, le président Assad a levé la séance, donnant rendez-vous aux délégations pour une réunion à huis clos à 17h.
Détendu et souriant, il a ensuite traversé la salle, saluant tous les membres des délégations. Il s’est même attardé auprès des journalistes libanais, s’écriant toutefois, dans un rire : « Je ne vais rien dire, car on interprète chaque mot ! » À une question sur le général Michel Aoun, il s’est contenté de répéter : « Tout est mal interprété »… La séance à huis clos a donc repris vers 17 heures. Mais selon des sources syriennes, le cap difficile était passé. « Celui qui veut provoquer un incident le fait devant les caméras, pas à huis clos », expliquent ces sources qui estiment que la tendance est plutôt à l’apaisement… En attendant le prochain round de tensions…
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