Quand tout cesse de fonctionner, quand tous les rapiéçages, rafistolages et autres bricolages s’avèrent vains, alors il faut bien se décider à chercher autre chose. Réinventer le Liban sans pour autant en trahir l’essence n’est plus une simple figure de style, c’est désormais une nécessité urgente, un gage de survie ; consciemment ou non, c’est la préoccupation de tout un chacun.
Beaucoup a été dit sur la question, beaucoup reste sans doute à dire. Et c’est ce brassage d’idées, ce choc de visions souvent antagonistes, déclinées par une bonne partie de l’establishment politique, de l’intelligentsia libanaise et de la société civile que propose le dernier supplément spécial de L’Orient-Le Jour, conçu et réalisé par Michel Hajji-Georgiou : salutaire outil de réflexion, précieuse passerelle permettant d’aller à la connaissance de l’autre.
Pour vital que soit un tel remue-méninges national, il ne saurait constituer toutefois, hélas, que la moitié du chemin. De tous les pays de cette partie du monde, le nôtre a l’infortune d’être le plus perméable, le plus vulnérable aux ingérences extérieures. Depuis des siècles, des Libanais n’ont cessé d’accepter ou, pire encore, de solliciter parrainages, alliances et protections du dehors pour faire face à d’autres Libanais. Ce triste état de choses ne peut changer que si l’environnement change lui aussi, à commencer par notre voisinage le plus immédiat. Réinventer le Liban ? Certes, mais il est tout aussi important que soit rénové de fond en comble ce vague machin, cet archaïque conglomérat de contradictions, d’inimitiés, d’intrigues, de rivalités, haines et jalousies ataviques qu’est aujourd’hui la Ligue des États arabes.
En ce début du XXIe siècle, il ne reste plus grand-chose du mythe de l’unité arabe, et je n’hésite pas un instant à écrire que c’est fort bien comme cela : toute construction supranationale requiert une généralisation de la démocratie, car, autrement, on n’aurait fait qu’assembler en une immense prison une multitude de prisons. Significatif à cet égard est l’appel lancé hier par Human Rights Watch à la Ligue, afin qu’elle soulève devant le sommet de Damas la question des militants des droits de l’homme croupissant dans les geôles du pays hôte. À ce vœu pieux il convient d’en ajouter un autre ayant trait, celui-là, à l’intégrité des pays, et non plus seulement des individus.
Ainsi, et plus de six décennies après la création de la Ligue, un de ses membres fondateurs, le Liban, n’est toujours pas reconnu en tant qu’entité spécifique, souveraine et indépendante par son voisin le plus proche. Cette criante anomalie, l’organisation panarabe ne s’est hasardée à la traiter, à ce jour, qu’au moyen de timides, de prudentes, de déférentes démarches auprès du contrevenant. Et quel contrevenant ! Point ici, en effet, de quelque banal litige sur quelque zone frontalière, comme le fait est assez commun entre autres Arabes : c’est le Liban tout entier, province ou alors satellite, que continue notoirement de convoiter Damas, que soumet à la terreur Damas, que s’ingénie à paralyser Damas, sans autre désaveu ou sanction arabe que ce sommet largement boudé par les chefs d’État modérés.
Mais peut-être quelque chose est-il sur le point de changer, après tout. La totale absence du Liban à ces assises est sans doute un grave précédent. Un autre précédent historique, absolument heureux celui-ci, est cependant le réquisitoire qu’a adressé hier Fouad Siniora à la plus haute instance arabe, et qui tient en ces trois points d’une capitale simplicité : si le Liban ne siège pas au sommet de Damas, c’est qu’il est privé d’un président qui incarne sa spécificité ; la cause en revient aux inacceptables ingérences syriennes ; et il est temps que la Ligue se saisisse du dossier des relations syro-libanaises, tracé des frontières et échange d’ambassades compris.
Il serait grand temps en effet, faute de quoi la Ligue arabe n’aurait plus aucune raison d’être. La dernière fois qu’elle s’y était essayée, c’était en 1945...
Issa GORAIEB
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Beaucoup a été dit sur la question, beaucoup reste sans doute à dire. Et c’est ce brassage d’idées, ce choc de visions souvent antagonistes, déclinées par une bonne partie de l’establishment politique, de l’intelligentsia libanaise et de la société civile que propose le dernier supplément spécial de L’Orient-Le Jour, conçu et réalisé par Michel Hajji-Georgiou : salutaire outil de réflexion, précieuse passerelle...