Entre deux giboulées, il fait soleil. Ce pays vit en mars pour l’éternité. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui ses principales composantes politiques se réclament du mois le plus instable de l’année. Un coup au printemps, un coup en hiver, les coups de froid succèdent aux coups de chaud, la saison comme les rumeurs nous flagelle. Placé sous les auspices du dieu de la guerre, mars a toujours été un mois belliqueux. À peine le ciel dégagé, à peine amorcée la fonte des neiges, à peine neutralisé le général Hiver, les armées sont prêtes à l’attaque. C’est ainsi depuis la nuit des temps. Aussi, au pays précaire qui est le nôtre, c’est avec une certaine inquiétude que l’on observe la floraison des champs et le bourgeonnement des arbres.
Demain pourtant, qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil, dans les églises catholiques on verra les enfants, en habit de fête, porter en procession leurs cierges et leurs palmes. On imagine aisément les grincements des préparatifs. Les filles hurleront sous la tyrannie des brosses, les garçons seront habillés en dernière minute pour ne pas arriver trop défaits, et le cuir encore dur des chaussures trop neuves, leurs semelles raides et glissantes, meurtriront les petits pieds, contribuant à la confusion traditionnelle. En son temps, quand Jésus fit son entrée triomphale à Jérusalem, on raconte qu’il était à dos d’âne. À leur tour les pères joueront les porte-Christ, fiers destriers de bambins turbulents armés de bougies dégoulinantes dont ils supporteront, stoïques, les gouttes de cire qui tombent en brûlant sur leurs crânes dégarnis. C’est qu’ils l’ont attendu, ce jour, pour présenter à grands frais leur progéniture au Seigneur. À leur côté, les dames iront l’amble. Trop haut perchées pour les pavés disjoints, elles marcheront lentement, un peu inclinées, dignes de la solennité du moment, confites de piété sous le maquillage. Plus émouvants encore que la cérémonie, l’esprit de la fête et cette admirable assiduité avec laquelle les fidèles célèbrent encore un événement vieux de plus de deux mille ans. Existe-t-il au monde calendrier plus chargé de commémorations que le nôtre ? Dans ces rendez-vous de l’almanach réside pourtant le secret de notre longévité. Chez nous, la trêve des confiseurs n’est pas un vain mot. Il tient au cœur de chaque communauté que les fêtes des uns et des autres soient dûment célébrées. Il y a là de la joie et des petites affaires à saisir pour tout le monde. Je veux croire que cette légèreté bon enfant est encore dans nos mœurs.
Alors, la pluie… Alors la guerre que l’on donne tantôt pour la fin du mois, tantôt pour les mois à venir, cette éternelle guerre de Troie, aura-t-elle lieu ? Le monde est une poudrière, l’inflation galope, les denrées alimentaires et les ressources énergétiques ne suivent pas la demande. À défaut d’une sage résolution à l’échelle mondiale, par exemple d’un régime d’austérité consumériste obligatoire et généralisé, aurons-nous droit à une grandiose crevaison d’abcès moyen-orientale où vous savez ? Je fais partie de ces inconscients qui voient dans la guerre une inversion de l’amour. Deux faces d’une même médaille qui ne supportent aucun excès de parole, car plus on en parle, moins on les fait. Armée de cette belle illusion, demain, je déplierai mon habit de fête. Ce ne sera toujours qu’un moment joyeux rapiné au malheur.
Fifi ABOU DIB
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Demain pourtant, qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil, dans les...