Quand le massacre est glorifié, quand l’homme exulte à l’annonce de la mort, quand le suicide devient mode de vie, c’est qu’une part de notre humanité s’est perdue, c’est qu’une part de notre raison a été hypothéquée.
Quand la parole devient balle de revolver, quand le regard devient haineux et que les oreilles ne se tendent que pour écouter le message du maître, c’est qu’une part de notre âme s’est prostituée, c’est qu’une part de notre identité s’est désintégrée.
Et au bout du chemin, inexorablement, comme une fatalité, le reniement de soi, le déni de toutes les valeurs qui ont fait de notre pays l’exception qui contredisait la règle, l’unicité porteuse de rêve, d’espoir, dans une région balayée par les fanatismes, les dictatures.
Cible et victime, encore et toujours : l’État de droit, un État garant du bien-être du citoyen, l’obstacle à abattre quand les chefs de clan, de parti, de communauté s’attribuent le monopole de la vérité, s’arrogent l’exclusivité des décisions, celles qui déterminent, parfois, la vie ou la mort de leurs « protégés ». Ces Libanais du pays d’en bas, ceux qui triment à longueur de journée, l’homme, la femme que vous croisez sur votre chemin, votre collègue de travail, votre camarade de faculté, les enfants même, ceux qui vont à l’école, vivier, peut-être, des inconditionnels de demain.
Un fonds de commerce inaltérable, inépuisable, que les artisans de l’ordre nouveau entretiennent avec acharnement, soignent avec dévotion. Sans lui, ils n’existeraient pas ; sans lui, ils se retrouveraient au chômage, à la retraite, happés par l’État de droit qu’ils abhorrent.
Poings dressés, doigts levés ou courbés, jaune, orange, vert, bleu et j’en passe, des sons et des couleurs, des insultes ou des vociférations, ils ne lésinent ni sur le décor ni sur le scénario. L’essentiel, n’est-ce pas, c’est que personne ne sorte du rang. L’avenir du Liban d’en bas en dépend, le leur aussi, bien évidemment. « Guerres ouvertes », campagnes menées tambour battant, attaques au vitriol contre les puissances amies, les voisins proches ou lointains : la dignité du pays le requiert, la volonté divine l’exige.
Qu’importe si les Saoudiens et les Koweïtiens désertent le Liban, qu’importe si les Occidentaux leur emboîtent le pas, le pays du Cèdre, on ne le sait que trop, a les moyens de vivre en autarcie… et l’Iran y pourvoira. À défaut du tourisme de paix, le tourisme de guerre ; à défaut du plein emploi au Liban, l’exil dans les pays arabes du Golfe, ceux-là mêmes que les aboyeurs attitrés descendent en flammes, tous les jours, par médias interposés.
Hier Le Caire, demain Damas, une double réunion de dirigeants arabes plus prompts à dégainer l’épée qu’à dialoguer, plus habiles dans la pratique du croc-en-jambe que dans l’art de la diplomatie. Et pourtant, c’est à eux qu’a été dévolue la mission de sauver le Liban, de trouver la formule magique qui ramènerait l’entente sur les terres libanaises.
Des terres trahies par ceux-là mêmes qui s’en disent les protecteurs, par ceux-là mêmes qui ont introduit le loup dans la bergerie et donné au bourreau de nouvelles lettres de noblesse. Tout cela au nom de la résistance à l’agression, du refus des hégémonies.
Entre-temps, en arrière-plan, sans même trop s’en cacher, le premier des résistants pactise allègrement avec le diable…
***
« Je quitte avec ma famille et je ne remettrai plus jamais les pieds au Liban. Je vous appelle de l’aéroport pour vous dire que j’en ai assez et des politiciens et du pays qui m’a vu naître. Vous ne me connaissez pas, mais mon dernier appel, je l’ai voulu pour L’Orient-Le Jour. Vous avez l’obligation d’en faire état, de le lancer à la figure de ceux qui ne m’ont laissé d’autre choix que celui de refaire ma vie dans des contrées plus paisibles. »
Un temps de pause, un long soupir et puis ces mots terribles : « Je ne quitte pas la mort dans l’âme, ce stade je l’ai dépassé. Mon départ est une libération, une fuite de l’enfer dans lequel les criminels, les pseudopoliticiens nous ont plongés. Je ne m’exile pas, je revis, j’assure enfin un avenir pour mes enfants. »
Il a raccroché sans me laisser le temps de réagir. Mais qu’aurais-je pu lui dire ? Quels mensonges aurais-je pu lui débiter pour le rassurer ?
Les journaux, le jour même, affichaient, unanimes, un avis de tempête.
Nagib AOUN
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Quand le massacre est glorifié, quand l’homme exulte à l’annonce de la mort, quand le suicide devient mode de vie, c’est qu’une part de notre humanité s’est perdue, c’est qu’une part de notre raison a été hypothéquée.
Quand la parole devient balle de revolver, quand le regard devient haineux et que les oreilles ne se tendent que pour écouter le message du maître, c’est qu’une part de notre âme s’est prostituée, c’est qu’une part de notre identité s’est désintégrée.
Et au bout du chemin, inexorablement, comme une fatalité, le reniement de soi, le déni de toutes les valeurs qui ont fait de notre pays l’exception qui contredisait la règle, l’unicité porteuse de rêve, d’espoir, dans une région balayée par les fanatismes, les dictatures.
Cible et victime, encore et toujours : l’État...