Chypre est indiscutablement un pays ami. Mieux, c’est un bon voisin dont nous sépare seulement un mince filet de Méditerranée, un voisin dénué de toute prétention hégémonique ou expansionniste, un voisin ne nourrissant aucune visée agressive, ce qui, ma foi, est bien agréable pour changer. Mieux encore, Chypre est un ami et voisin qui a droit à toute notre gratitude. Tout au long de la guerre du Liban, en effet, l’île a accueilli à bras ouverts, en transit ou pour de longs séjours, des milliers de familles fuyant les bombardements. Pour nombre de ces citoyens en détresse, le ferry-boat desservant Larnaca était même la seule ouverture sur le monde.
Chypre souffre de la soif. Une dure sécheresse y sévit depuis deux ans, ses quelques usines de désalinisation d’eau de mer ne suffisent plus à la tâche et le précieux liquide risque d’y être sévèrement rationné. Dès lors, Chypre envisage de se ravitailler à l’aide de navires-citernes auprès du Liban, château d’eau du Proche-Orient. Le Liban a naturellement répondu présent. Grand seigneur, il s’est même dit prêt à livrer gratuitement son eau, le transport étant à la charge du bénéficiaire.
Cette histoire d’eau est bien belle, soit dit sans ironie aucune ; et elle nous change tout aussi agréablement des angoisses, délires et polémiques suscités par les derniers mouvements de la flotte américaine au large de nos côtes. Pour admirable que soit la noblesse du geste, celui-ci ne manque pas cependant de surprendre. Car enfin si en dépit du déficit d’étiage le Liban a de l’eau à en revendre (et même à en offrir gracieusement !), on peut se demander par quel prodige les robinets sont désespérément à sec dans les demeures libanaises. Près de deux décennies après la fin de la guerre, le citoyen continue de payer, bon gré mal gré, pour une eau étatique qui ne lui est livrée que fort chichement ou bien pas du tout ; il boit de l’eau en bouteilles ; et c’est par camions-citernes entiers qu’il est tenu de reconstituer régulièrement ses réserves servant aux besoins domestiques.
Non moins cruelle pour l’usager est la situation au plan de la fourniture de courant électrique : inexplicablement, les factures officielles sont toujours plus lourdes pour moins d’heures de courant ; et suite à la hausse des prix du fuel, les citoyens, écrasés déjà par la crise économique, doivent payer toujours plus cher les services de ce providentiel et incontournable moyen de dépannage qu’est le générateur de quartier.
Sans doute parce qu’il est politisé à outrance, le dossier de l’électricité illustre le mieux le drame d’un minuscule pays dont les chefs, tous les chefs, sont trop accaparés par la haute politique pour se préoccuper des besoins quotidiens d’une population à l’abandon. Ici en effet, un gouvernement confronté, c’est vrai, à foule de gravissimes problèmes (la survie physique face aux attentats programmés, la quête de souveraineté, l’élection présidentielle en panne, les préparatifs du sommet arabe de Damas, la toute nouvelle controverse sur la future loi électorale, les afflux d’armements, etc...) mais qui a pratiquement démissionné en matière de planification des travaux publics, de sécurité routière, de contrôle des prix, et on en passe. Et là, une opposition se réclamant elle aussi de missions salvatrices et trop encline cependant à faire feu de tout bois, à descendre à grands frais dans la rue par exemple pour dénoncer les carences d’un département hydroélectrique déserté pourtant, par l’un de ses propres ministres démissionnaires : une opposition s’acharnant en somme à ligoter le gouvernement et trouvant quand même moyen de lui reprocher sa carence...
C’est au service d’un peuple endurant, résistant, stoïque que, d’un côté comme de l’autre, on se dit voué. Or c’est dans la vie de tous les jours que peut se développer au mieux toute résistance.
Issa GORAIEB
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Chypre souffre de la soif. Une dure sécheresse y sévit depuis deux ans, ses quelques usines de désalinisation d’eau de mer ne suffisent plus à la tâche et le...