« Comment transmettre la mémoire de la Shoah alors que disparaît la génération des survivants, des bourreaux et des témoins ? » s’interrogeait Christophe Barbier dans L’Express, la dernière semaine de février. En effet, comment l’homme pourrait-il croire à sa propre folie, à l’énorme barbarie dont il est capable, s’il ne garde dans son disque dur ce message d’alerte : « Sache ce dont les tiens ont été capables et ne le répète pas. » C’est sans doute en réfléchissant au moyen de maintenir cette mémoire que Nicolas Sarkozy a eu l’idée pour le moins absurde de faire adopter un petit fantôme juif par chaque enfant français.
L’Orient a cet avantage sur l’Europe qu’il est totalement innocent de la Shoah. Jusqu’à la création, dans les violences que l’on sait, de l’État d’Israël, les juifs de nos régions vivaient en paix avec leurs congénères. Au Liban en particulier, où la liberté de croyance et d’expression est vitale aux nombreuses communautés qui forment le tissu social, nos compatriotes israélites ont gardé des souvenirs lumineux d’amitié et de douceur de vivre. Puis il y eut la rupture de 1948 et son effet désastreux sur la cohabitation pacifique. Le peuple meurtri débarqué sous nos latitudes à la suite des massacres hitlériens s’est mué en une volée de faucons. Les observateurs éclairés de cette époque, dont Michel Chiha n’est pas des moindres, avaient bien vu qu’aucune paix ne serait plus jamais possible.
Ne pouvant tourner leur rancœur contre l’Occident hypocrite qui a su couvrir sa mesquinerie d’une épaisse couche de culture, d’écrits, d’analyses, d’œuvres d’art, d’autocritique, de débats, de mea culpa, de pardons demandés à genoux, c’est sur les Arabes, ces naïfs, ces paysans, ces mal dégrossis, que les juifs ont cristallisé la haine et la violence cumulées dans les camps de concentration. Bientôt, il n’y aura peut-être plus de témoins, ni de victimes vivantes de la Shoah. Mais leurs descendants en Israël perpétuent à leur façon le souvenir. En France, on veut maintenir l’existence d’un enfant mort dans la mémoire d’un enfant vivant. C’est une vue de l’esprit. À Gaza, c’est le catafalque d’un camarade déchiqueté par les bombes israéliennes que des enfants portent, non pas en mémoire mais en terre. Ils couvrent de roses blanches le cadavre d’un bébé décapité, recousu à la morgue. Cela, ils n’auront jamais besoin qu’on le leur rappelle, ni que soient organisées des sessions pédagogiques pour qu’ils s’en souviennent. C’est leur réalité, leur cauchemar quotidien. Au Liban même, l’ardoise de l’armée israélienne est surchargée de noms d’enfants broyés par sa machine de guerre à Cana ou ailleurs. On aura beau prétexter les dommages collatéraux, il y a là des germes de haine bien plus forts que l’oubli. La vengeance est inévitable.
Au lieu de ressasser l’horreur de la Shoah, et de multiplier les moyens aussi abscons qu’artificiels d’en garder les traces, que n’invite-t-on le peuple israélien, en mémoire de l’incommensurable traumatisme vécu par les siens, à davantage de tolérance, de justice et de compassion envers son voisin palestinien ? Celui-ci est soumis à toutes les humiliations, systématiquement puni, emprisonné derrière des murs honteux, coupé du monde, empêché de circuler, réduit à survivre. Il étouffe et on lui reproche son agressivité. Le Liban lui-même a hérité de cette violence par effet de carambole. Il y a peu de chances qu’un jour un enfant israélien soit invité à perpétuer le souvenir d’un enfant libanais ou palestinien. Mais si la paix était le plus bel hommage à rendre aux victimes du nazisme ?
Fifi ABOU DIB
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L’Orient a cet avantage sur l’Europe qu’il est totalement innocent de la Shoah. Jusqu’à la création, dans les violences que l’on sait, de l’État d’Israël, les...