S’il existait un bloc arabe capable d’en imposer au reste du monde, un bloc digne de considération et de respect, les rois et chefs d’État de la Ligue n’en seraient pas encore à négocier comme des marchands de tapis leur participation à une conférence au sommet appelée à se tenir dans un peu moins d’un mois. Ils seraient déjà réunis en session ouverte, siégeant nuit et jour, donnant de la voix et tapant du poing sur la table, assiégeant les puissances et l’ONU, n’ayant de cesse que d’obtenir l’arrêt définitif du massacre-feuilleton perpétré par Israël contre la population de Gaza. Ils n’auraient pas forcément eu gain de cause ; mais du moins l’honneur eut été sauf.
S’il existait un ensemble arabe animé d’un tant soit peu d’honnêteté et de courage, il n’aurait pas hésité à en faire preuve auprès des siens avant que de l’ennemi : c’est-à-dire de cet infortuné peuple palestinien écrasé tout à la fois par la barbarie israélienne, l’inconsistance, mais aussi la corruption de ses dirigeants modérés et la frénésie suicidaire des chefs extrémistes qui ne lui promettent rien d’autre en définitive, à ce peuple, que la douleur permanente, que la souffrance dans la désespérance. Car les Arabes n’ont pas sérieusement aidé les modérés à acquérir poids et crédibilité aux yeux de leur propre peuple, des interlocuteurs israéliens et américains. Et tout à leurs surenchères, les Arabes ne se sont pas davantage dépensés pour produire quelque alternative à la stratégie du Hamas, admirable de stoïcisme sans doute, mais irresponsable car effroyablement coûteuse et contre-productive dans ses résultats.
Plus de 120 morts palestiniens en l’espace de quelques jours, dont de nombreux civils, trois Israéliens tués : quelle délirante conception des pertes et profits peut-elle inciter à voir dans un score aussi monstrueux de déséquilibre matière à bulletins de victoire ? Et un peu à l’image de ce qui s’est produit lors de la guerre du Liban de l’été 2006, le service de la cause commandait-il absolument tant de vies humaines emportées, tant de destructions en échange d’hypothétiques rémunérations divines, ou bien la cause a-t-elle en réalité changé de parrains et par conséquent de nature, de vocation, d’objectif ? Toute cette chair à canon sacrifiée avec tant de prodigalité ne serait-elle donc pas davantage qu’un froid investissement dans les entreprises de déstabilisation, les chantiers d’empires dont la région est le théâtre ?
En Palestine comme au Liban, les appels à la guerre de mille ans ne sont plus une simple vue de l’esprit, mais le véhicule résolu d’une volonté d’influence iranienne qui, mettant à profit la désunion et la carence des États arabes, s’est déjà approprié leurs thèmes les plus chers. La position de la Syrie n’en paraît que plus acrobatique, puisque cet allié de l’Iran soutient activement le Hamas et le Hezbollah, dans le même temps qu’il recherche ouvertement un règlement de paix avec Israël. Dans le même ordre d’idée, le régime syrien continue d’offrir une précieuse profondeur logistique aux insurgés d’Irak alors qu’il brûle visiblement de regagner les faveurs américaines, de se voir concéder à nouveau quelque droit de regard sur les affaires libanaises, assorti d’une garantie d’impunité pour les erreurs ou abus passés. Une gérance libre à défaut d’un titre de propriété du Liban, une police d’assurance-vie contre la machine judiciaire internationale : avec un tel viatique, le Golan pourra bien attendre quarante autres années...
En attendant, les flots de sang versés à Gaza (et qui menacent de couler à nouveau, une fois achevée la tournée moyen-orientale de Condoleezza Rice) ne sont pas perdus pour tout le monde. La Syrie abritant un sommet arabe centré sur cette même crise libanaise qu’elle n’a cessé d’attiser, la Syrie acculée à envoyer un carton d’invitation à une autorité libanaise qu’elle se refuse même à reconnaître, une autorité qui en retour l’accuse de tous ses maux, le tableau était assez surréaliste comme cela, on en conviendra. C’est un grossier – et vain – tour de passe-passe qu’a tenté néanmoins Damas en décrétant dès hier que la vedette irait à une tragédie palestinienne émergeant providentiellement de l’oubli.
À l’heure où sont entamés au Caire les (pré)préparatifs du sommet, c’est sur ce point précis que les Arabes, jamais avares d’assurances, nous doivent un sacré effort de mémoire.
Issa GORAIEB
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S’il existait un ensemble arabe animé d’un tant soit peu d’honnêteté et de courage, il n’aurait pas hésité à en...