Sans doute lassé de donner de formidables, mais finalement peu concluants, coups de pied dans les termitières afghane et irakienne, voici soudain que l’Oncle Sam, avec ses gros sabots, s’adonne à de bruyants clapotis en Méditerranée.
En envoyant quelques bâtiments de guerre croiser au large de nos côtes, l’Amérique entend manifester son inquiétude face aux périls menaçant la stabilité de la région, et plus particulièrement du Liban : message s’adressant en priorité à la Syrie qui, entre autres méfaits, s’ingénie à bloquer l’élection présidentielle libanaise. Si l’intention se veut louable, le procédé n’est pas des plus heureux cependant. Non seulement en effet la spectaculaire démarche a peu de chances de donner les résultats escomptés, mais elle risque de s’avérer carrément contre-productive. Tous les coups d’épée dans l’eau ne se paient pas seulement d’un simple plouf.
Pour commencer, la gesticulation américaine n’est pas de nature à effrayer ceux qu’elle cherche à intimider, ni à rassurer ceux qu’elle se propose de réconforter. Pour performants qu’ils soient, les missiles du USS Cole n’ont plus de nos jours le monopole de la frappe à distance, et Israël en a fait l’expérience durant la guerre de l’été 2006. Et surtout, ces engins ne peuvent suffire pour effacer des mémoires les ratés de la monstrueuse artillerie équipant le défunt New Jersey, ni la débandade des Forces multinationales consécutive aux sanglants attentats de 1982.
Non contente de raviver de mauvais souvenirs dans toutes les mémoires, cette affaire a le don d’embarrasser les autorités libanaises bien plus que n’ont pu le faire, réunis, tous les précédents et maladroits témoignages de soutien prodigués par l’Administration jugée la plus complaisante pour Israël de toute l’histoire des États-Unis. Dès lors, c’est un Fouad Siniora visiblement rien moins que rasséréné qui s’est empressé, dès hier, de demander des explications à la chargée d’affaires américaine et de se dire absolument étrangers, lui et son équipe, à ce coup de théâtre naval survenant, au demeurant, hors des eaux territoriales libanaises. Informée à l’avance de la décision US, la France de Sarkozy elle-même ne l’a pas explicitement cautionnée, même si elle s’est associée aux motivations de son partenaire atlantique.
Malencontreuse, cette singulière histoire d’eau l’est surtout parce qu’elle offre sur un plateau d’argent à la Syrie, à l’Iran et à leurs alliés locaux l’occasion d’un beau concert de protestations contre les interventions de l’impérialisme yankee – interventions armées, cuirassées de surcroît – dans les affaires du Liban. Pour renversante et préoccupante qu’elle soit, l’ironie de la situation ferait presque sourire : voilà en effet un Hezbollah tirant gloire des dizaines de milliers de missiles que lui a livrés l’Iran, dont les activités guerrières mais aussi politiques sont notoirement financées par le même Iran, qui ne trouve rien à redire aux ingérences syriennes même les plus brutales, et qui veut faire accroire que les quelques bâtiments américains croisant dans les eaux internationales confirment en bloc, avec éclat, le bien-fondé de toutes les thèses de l’opposition !
À la Syrie, la croisière du Cole fournit, de même, l’opportunité de se poser – à bon compte, selon toute probabilité – en cible innocente, et en tout point digne d’admiration et de soutien, d’une politique de la canonnière censée être tombée en désuétude : une guerre déclarée à demi-mot et non menée, non suivie de quelque effet notable est une guerre perdue d’avance. Enlisée en Irak, plongée dans ses soucis électoraux, l’Amérique de Bush peut-elle donc s’offrir en ce moment le luxe d’une nouvelle aventure militaire, même limitée dans ses objectifs ? Avant d’en venir à de telles extrémités, a-t-elle vraiment épuisé tous les moyens de pression qu’elle détient ? Et parallèlement à de telles pressions, que justifient absolument les outrances syriennes, s’est-elle suffisamment souciée de promouvoir un règlement juste et équitable en Palestine ou encore un retrait israélien des fermes libanaises de Chebaa, ce qui eut puissamment contribué à stabiliser la région, à couper l’herbe sous le pied aux extrémistes ?
Hénaurme, par ses implications supposées ou réelles, est l’irruption de la US Navy. Et ridicules sont ces sanctions financières frappant les avoirs américains de dignitaires et de trafiquants syriens, de même que ces dénis de visa infligés à leurs protégés libanais. Entre folies guerrières et doux crétinisme, il doit bien se trouver un chemin praticable pour l’unique superpuissance mondiale.
Issa GORAIEB
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En envoyant quelques bâtiments de guerre croiser au large de nos côtes, l’Amérique entend manifester son inquiétude face aux périls menaçant la stabilité de la région, et plus particulièrement du Liban : message s’adressant en priorité à la Syrie qui, entre autres méfaits, s’ingénie à bloquer l’élection présidentielle libanaise. Si l’intention se veut louable, le procédé n’est pas des plus heureux cependant. Non seulement en effet la spectaculaire démarche a peu de chances de donner les résultats escomptés, mais elle risque de s’avérer carrément...