La sale besogne a ironiquement pour nom nettoyage par le vide. Et depuis que sévissent impunément ces États charitablement qualifiés de voyous, on n’a rien inventé de plus direct, de plus radical, de plus impudent pour asservir un voisin, ou alors le détruire.
Au Liban, la méthode a déjà démontré dans le passé sa sinistre efficacité. Avant même la guerre de 1975, des anathèmes ont été lancés, des gouvernements ont été mis à l’index, des frontières ont été bouclées face au trafic des biens et des personnes ; les armes ont afflué en revanche, et la rue n’a pas tardé à prendre feu. L’une après l’autre, les fortes têtes ont roulé ; chefs de file, réfractaires et autres gêneurs ont été physiquement éliminés. Un président élu a même été assassiné, suivi, dès la fin de la guerre, d’un président tout juste investi. Après une longue paix des cimetières, quand la bête de somme exténuée, saignée à blanc, a regimbé sous le fardeau de l’occupation, la machine à tuer à repris du service, visant très haut à nouveau, frappant très dur. Elle n’a certes pas chômé depuis.
Le temps est révolu cependant où il suffisait de supprimer quelques hommes pour mettre au pas tout un pays. Voilà bien pourquoi c’est le pays tout entier que l’on a condamné à la mort lente par asphyxie, par hémorragie de sève davantage que de sang, par propagation du vide dans ses artères vitales. À cet égard, et même s’il est déjà vieux de quinze mois, aucun spectacle n’illustre mieux cette doctrine du vide que le fantomatique – et donc doublement absurde – sit-in du centre-ville de Beyrouth : périmètre déclaré inviolable, que ne peuplent plus que quelques militants désœuvrés bâillant aux corneilles, et dont la seule fonction est d’empoisonner une économie nationale déjà branlante. En somme, c’est le peuple tout entier que l’on a entrepris d’affamer, sous couvert de châtier le méchant gouvernement Siniora ; le vide cérébral ne pouvant humainement atteindre de tels abîmes, trouvera-t-on d’autre explication que le vide des consciences ?
Plus grave encore, bien sûr, est la désertification programmée de l’espace institutionnel. Privé qu’il est de sa composante chiite, c’est un gouvernement sans aucun doute diminué et parfaitement légal néanmoins qu’assiège politiquement et matériellement l’opposition, dans le même temps qu’elle lui reproche de faillir à ses prestations. C’est pour permettre de trancher de tels débats, de trouver des solutions à toutes sortes de problèmes qu’ont été inventés les Parlements, sources de tous les pouvoirs ; et c’est pour cette même raison qu’a été poussée dans la trappe la Chambre des députés, et cela de la main de son propre président, dont on se demande ce qu’il peut bien présider encore...
Mais que dire alors de cette présidence de la République frappée de vacance par toutes les aberrations constitutionnelles venues s’ajouter à la querelle sur le quorum requis pour le scrutin ? N’est-ce pas au vide intégral que l’opposition voudrait réduire la charge présidentielle en s’ingéniant à décourager le médiateur de la Ligue arabe Amr Moussa, à poser des conditions toujours plus insensées à l’élection du président de consensus Michel Sleimane ? Et n’est-ce pas à un effroyable vide sécuritaire enfin que visaient la longue bataille du camp palestinien de Nahr el-Bared, les agressions répétées contre la Force intérimaire de l’ONU stationnée au Liban-Sud puis les sanglantes manifestations des dernières semaines avec leur cortège de mauvais procès faits à l’armée ?
À tous ces sujets de préoccupation viennent de s’ajouter deux autres : les nouvelles orientations du Hezbollah après l’assassinat à Damas de son responsable militaire Imad Moghniyé et les menaces visant les représentations diplomatiques à Beyrouth et qui font suite à un attentat antiaméricain à la voiture piégée. Ces deux phénomènes, Hassan Nasrallah les a abordés dans son discours d’hier, dédié à la mémoire des disparus de la Résistance. Le chef du parti de Dieu a évidemment toutes les raisons du monde d’imputer à l’ennemi israélien la liquidation de Moghniyé. Il est parfaitement libre de croire par ailleurs, tout comme le font ses mentors iraniens, que l’État hébreu est voué à disparaître bientôt, écrasé par les légions du Hezbollah ou bien alors submergé de l’intérieur, comme il le préconisait hier, par une colossale éclosion de bébés palestiniens. Mais Nasrallah n’est certes pas libre d’engager le Liban tout entier dans une aussi extravagante équipée alors que le pays est profondément divisé déjà sur la question de l’arsenal du Hezbollah, alors que ses autres alliés, les Syriens, maintiennent depuis des décennies un calme absolu sur les lignes du Golan.
Quant aux assurances prodiguées aux ambassades étrangères – Notre ennemi est Israël, pas vous –, elles sont naturellement les bienvenues. Il reste que ces assurances ne pèsent pas bien lourd hélas, sans que la sincérité du Hezbollah soit forcément mise en cause. Car même avec ses indiscutables talents d’orateur, même avec son énorme ascendant sur des foules buvant littéralement ses propos, Hassan Nasrallah n’a même pas fait mine d’accabler l’ennemi sur ce terrain précis. S’il a bonne mémoire, il doit se rappeler quelles puissances régionales ont tâté de ce jeu-là dans le passé pour dégarnir Beyrouth de toute présence étrangère. Pour qui veut seulement voir, le vide diplomatique, lui aussi, porte un label d’origine...
Issa GORAIEB
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Au Liban, la méthode a déjà démontré dans le passé sa sinistre efficacité. Avant même la guerre de 1975, des anathèmes ont été lancés, des gouvernements ont été mis à l’index, des frontières ont été bouclées face au trafic des biens et des personnes ; les armes ont afflué en revanche, et la rue n’a pas tardé à prendre feu. L’une après l’autre, les fortes têtes ont roulé ; chefs de file, réfractaires et autres gêneurs ont été physiquement éliminés. Un président élu a même été assassiné, suivi, dès la fin de la guerre, d’un...