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Actualités - Opinion

LE POINT L’ombre de Fidel

Ce départ, par voie de presse, annoncé nuitamment, on ne dira pas qu’il constituait une surprise. Après quarante-neuf ans d’un règne, contesté, ô combien, il s’inscrivait dans l’ordre des choses. Le tombeur de Fulgencio Batista, le barbudo révolutionnaire qui voulait changer le cours de l’histoire, aura été détrôné non pas sous l’effet d’une insurrection populaire ou d’un de ces pronunciamientos dont l’Amérique latine est si friande, non pas par les intrigues d’une occulte camarilla, mais, prosaïquement, par l’âge et la maladie. Si transit gloria mundi… Vilipendé par nombre de ses pairs, honni par l’Amérique – et pas seulement par elle – qui, longtemps, en avait fait son ennemi public numéro un, Fidel Castro était le dernier représentant d’une certaine orthodoxie communiste assaisonné à la sauce latino, un rôle assumé jusqu’à sa tragique disparition par son compagnon des premières heures, ce flamboyant Che qui, dit-on, lui portait ombrage. Ses foucades légendaires, ses cahotements politico-économiques, l’océan illimité qui sépare ses desseins affichés de la désolante réalité d’un pays qui, jamais autant que sous son interminable dictature, n’aura été une île, les Cubains (dont 70 pour cent sont nés après 1959) n’ont pas attendu demain pour en juger. À quelques encablures de là, sur les côtes accueillantes de la Floride, ils sont plus de 600 000 à avoir trouvé refuge. Plus effarant, les médias faisaient grand cas de ces dizaines d’hommes et de femmes qui ont été jusqu’à se faire inoculer le VIH pour « bénéficier » d’un exil temporairement salvateur. Cela, c’est le revers d’une médaille, dont on ignore toujours l’avers, sinon cette piètre consolation que si le paradis n’est peut-être pas capitaliste, il n’est certainement pas communiste, mais qu’on ne lui déniera pas pour autant une incontestable capacité de conservation. En près d’un demi-siècle, le lider maximo est parvenu à faire échouer un débarquement – la tristement célèbre opération de la baie des Cochons, sous John F. Kennedy –, à nourrir les frustrations de dix présidents américains décidés à en découdre avec lui, à déjouer des dizaines de coups d’État et autant de complots visant à l’assassiner. Dans tous ces projets rocambolesques, la palme revient à un plan né dans l’esprit tortueux d’Allen W. Dulles – frère du secrétaire d’État d’Eisenhower et chef de la CIA – prévoyant de confier la tâche d’en finir avec le trublion à la mafia, en la personne d’un de ses chefs, le bien nommé Santos Trafficante. Surtout, dans ce bilan nullement exhaustif, on retiendra que l’homme est à l’origine de la menace d’une troisième guerre mondiale, lors de l’affaire des fusées soviétiques. Il est permis de croire que, lui parti, Cuba demeurera – pour combien de temps encore ? – une épine plantée en zone américaine, pour reprendre la formule d’un haut responsable de l’Administration républicaine. Successeur désigné, Raul Castro a été, cinq décennies durant, le féal numéro deux de son frère grâce à son titre de commandant en chef de l’armée. C’est donc lui qui sera intronisé, dimanche prochain, nouveau maître du pays, un titre qu’il devra peut-être partager avec Carlos Lage. À moins que l’on n’assiste à la mise en place d’une direction collégiale comprenant l’ancien ambassadeur auprès de l’ONU et ex-ministre des Affaires étrangères Ricardo Alarcon, le « dur » du groupe de fidèles Felipe Perez Roque, et Esteban Lazo, l’un des rares Afro-Cubains à cumuler la triple fonction de membre de l’Assemblée nationale, du Conseil des ministres et du bureau politique du parti. D’ores et déjà, on prévoit que si changement d’orientation il devait y avoir, il se fera lentement, suivant le principe des petits pas, si l’on veut éviter des bouleversements à la Boris Eltsine et « redresser ce qui a été tordu », suivant l’heureuse expression de l’écrivain et dramaturge Anton Arrufat. En Amérique latine, Castro avait cessé depuis quelque temps d’être isolé. Ses alliés s’appellent Daniel Ortega au Nicaragua, revenu en force après une éclipse de seize ans, Hugo Chavez au Venezuela, Evo Morales en Bolivie et même Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil, pour qui le dirigeant cubain est « le seul mythe vivant dans l’histoire de l’humanité ». On comprend qu’il n’en soit pas ainsi aux yeux de Washington, même si le Helms-Burton Act de 1996 autorisait un éventuel allègement des sanctions frappant l’île pour peu qu’y soient respectées les activités politiques, des élections libres et démocratiques, en sus de certaines autres conditions qui n’ont jamais été remplies. Il est donc permis de croire que l’embargo sera maintenu, en attendant que le passage de témoin qui se prépare débouche sur une transition susceptible d’être agréée par la communauté internationale. Le message publié mardi dans Granma, organe officiel du régime, précise bien que son auteur ne fait pas ses adieux, mais qu’il souhaite « combattre comme un soldat des idées ». Les idées, on en connaît la nature ; il restera à déterminer la forme que prendra le combat. Christian MERVILLE
Ce départ, par voie de presse, annoncé nuitamment, on ne dira pas qu’il constituait une surprise. Après quarante-neuf ans d’un règne, contesté, ô combien, il s’inscrivait dans l’ordre des choses. Le tombeur de Fulgencio Batista, le barbudo révolutionnaire qui voulait changer le cours de l’histoire, aura été détrôné non pas sous l’effet d’une insurrection populaire ou d’un de ces pronunciamientos dont l’Amérique latine est si friande, non pas par les intrigues d’une occulte camarilla, mais, prosaïquement, par l’âge et la maladie. Si transit gloria mundi…
Vilipendé par nombre de ses pairs, honni par l’Amérique – et pas seulement par elle – qui, longtemps, en avait fait son ennemi public numéro un, Fidel Castro était le dernier représentant d’une certaine orthodoxie communiste assaisonné...