Un général ne se rend jamais.
Même pas à l’évidence
Jean Cocteau
Septième semaine de 2008.
Bien sûr qu’il y avait, jeudi, ces deux Liban à propos desquels l’on met en garde, dans ces mêmes colonnes, depuis l’Anschluss de nylon, à coups de dizaines de tentes de camping, dans le centre-ville de la capitale. Bien sûr qu’il y avait ces deux images, caricatures grossières mais tellement évidentes en ce 14 février 2008 : Gaza/Ibiza. Bien sûr qu’il y avait ces deux promesses, aussi fermes, aussi déterminées l’une que l’autre, l’une adressée à des résistants contre l’occupation syrienne, l’autre à un résistant contre l’occupation israélienne ; sauf que l’une sanctifiait la vie à la mémoire de martyrs assassinés par le régime syrien et que l’autre glorifiait la mort en hommage à un homme Ghazi Kanaanisé par ceux-là mêmes qui le nourrissaient, l’armaient, le régime syrien ; un homme qui avait pourtant choisi le plus vil des moyens de défense : le terrorisme pur et dur. Bien sûr qu’il y avait, en cette Saint-Valentin, ce(s) mur(s) de Berlin que la plus intelligente des bombes n’arriverait pas à détruire : rien n’a encore été inventé pour aller jusque dans les esprits, au cœur des mentalités. Bien sûr qu’il y avait, place des Martyrs et dans la banlieue sud, deux foules immenses, l’une métissée, arc-en-ciel, sunnite, chiite, druze, chrétienne, brouillonne, l’autre monochrome, monolithique, ultradisciplinée ; toutes deux présentes, omniscientes, emplies de bruits et de fureurs.
Bien sûr, aussi, surtout, y avait-il, en ce jeudi de tous les Liban, cette absence retentissante, ce silence tonitruant, d’un côté comme de l’autre, dans le premier Liban comme dans le second, du CPL, des aounistes, de Michel Aoun.
Bien sûr, le brillant chef du CPL répondra qu’il ne se sent aucunement concerné ni par l’ode à la vie des uns ni par l’apologie du jihad des autres, cet exemple pour les jeunes asséné par un Manouchehr Mottaki que plus aucun scrupule n’étrangle. Bien sûr, il ricanera à ces absents qui ont toujours tort, préférant en ce jour de pluie divine recevoir en son salon de Rabieh. Bien sûr, il répétera, convaincu jusqu’à la moelle, qu’il ne bêle, lui, avec aucun mouton ; que le silence des agneaux, juste avant qu’ils ne soient égorgés sur l’autel de la place des Martyrs ou par un Merkava israélien, il ne connaît pas, lui. Bien sûr, que Hassan Nasrallah, forcément terrorisé par le cannibalisme du régime syrien, ce Moloch qui engloutit les siens sans le moindre état d’âme, s’arroge le droit de combattre Israël à partir du Liban, cela ne le regarde en rien. Bien sûr, Michel Aoun ne prendra jamais la peine de se dire que s’il l’avait jouée proprement, que s’il ne s’était pas obstiné à accoupler la carpe avec le lapin, à se noyer dans des revanches stériles, abortives et mortelles, il aurait sans doute été, qu’on l’aime ou pas, qu’on le soutienne ou pas, l’unique arbitre, ce pont entre deux rives qu’il prétend vouloir être mais qu’il ne sera plus jamais. Bien sûr, Michel Aoun refuse de voir à quel point le régime Assad et ses alliés libanais se moquent de lui férocement ; à quel point un grand nombre de ses députés n’en peuvent plus de jouer les marionnettes de salon. Et bien sûr, Michel Aoun se moque royalement de savoir que la majorité de ces jeunes et moins jeunes qui continuent de le suivre, par conviction ou par fidélité ou par total manque de confiance dans les pôles de la majorité, n’ont plus aujourd’hui que leurs yeux pour… regarder les autres réclamer, s’agiter, vivre, respirer sur les écrans de télévision.
Bien sûr, et c’est totalement inadmissible pour n’importe quel citoyen de ce pays, les aounistes, tous les aounistes, quel que soit le degré de leur aounisme, n’avaient pas leur place, ni d’espace d’expression publique, en ce 14 février 2008. Le problème, c’est qu’il n’y a pas, justement, de place, ici, pour trois Liban : il n’y en a même pas pour deux et à peine un seul se retrouve grandement à l’étroit… Bien sûr, les aounistes, tous les aounistes, savent, au-delà des discours bourrés de testostérone, au-delà des ras-le-bol, au-delà des évidences, qu’aucun Libanais n’envisage de jeter un autre Libanais à la mer, que le Liban est la patrie définitive de tous les Libanais, d’ici et de l’étranger ; ils savent qu’ils n’ont pas le monopole de la défense de la coexistence et de la convivialité. Bien sûr, les aounistes, tous les aounistes, quel que soit le degré de leur antipathie, de leur allergie au haririsme, au joumblattisme, au geageaisme, auraient dû être aux premières loges de cet extraordinaire mouvement populaire de la place des Martyrs qu’ils avaient habitée jusque dans ses moindres recoins avant le retour de leur chef à Beyrouth. Bien sûr, si les aounistes sont prêts à suivre ce chef jusqu’au bout de ses fantasmes, de la marginalisation tous azimuts, jusqu’au bout de la conjugaison des impossibles, c’est leur droit le plus strict.
Bien sûr, Michel Aoun sait tout cela. Sauf une chose : il est le premier leader au monde qui soit rentré d’un exil forcé et inique au bout de quinze ans et qui se soit réexilé, lui-même, quelques mois plus tard, avec une maestria, une détermination et un entêtement superbes, à l’intérieur de son propre pays, à l’intérieur de ses propres repères, à l’intérieur de nulle part. Et si les exils imposés par des puissances occupantes et autres pouvoirs inféodés ont prouvé qu’ils ont toutes les chances de se terminer un jour, ceux que l’on s’impose volontairement gardent le risque de durer toujours. Bien sûr.
Ziyad MAKHOUL
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Même pas à l’évidence
Jean Cocteau
Septième semaine de 2008.
Bien sûr qu’il y avait, jeudi, ces deux Liban à propos desquels l’on met en garde, dans ces mêmes colonnes, depuis l’Anschluss de nylon, à coups de dizaines de tentes de camping, dans le centre-ville de la capitale. Bien sûr qu’il y avait ces deux images, caricatures grossières mais tellement évidentes en ce 14 février 2008 : Gaza/Ibiza. Bien sûr qu’il y avait ces deux promesses, aussi fermes, aussi déterminées l’une que l’autre, l’une adressée à des résistants contre l’occupation syrienne, l’autre à un résistant contre l’occupation israélienne ; sauf que l’une sanctifiait la vie à la mémoire de martyrs assassinés par le régime syrien et que l’autre glorifiait la mort en hommage à un...