Macabre fantaisie du hasard ou timing soigneusement choisi pour la dernière en date de ces entreprises d’élimination physique devenues l’épouvantable règle ? Depuis longtemps divisés sur tout ou presque, les Libanais en étaient hier à faire deuil à part : à chacun son ou ses martyrs, à chacun sa douleur, sa colère, son serment de fidélité à l’héritage des disparus. Séparés par un mur de barbelés barrant le centre-ville de Beyrouth, ce lieu privilégié de rencontre et de convivialité, séparés aussi par la grâce d’un prudent partage des heures de jour, ce sont deux mondes différents que l’on a pu contempler hier, place de la Liberté et dans la banlieue sud de la capitale : deux planètes placées en trajectoire de collision sur le plus exigu des territoires, deux idées du Liban absolument inconciliables jusqu’à nouvel ordre.
Pour la troisième commémoration de l’assassinat de Rafic Hariri, pour saluer aussi la mémoire de tous les martyrs de l’indépendance fauchés depuis, c’est une véritable marée humaine, venue de toutes parts, qui a bravé les intempéries, qui a surmonté la crainte diffuse de quelque dérive sécuritaire qu’avaient fait naître la récente escalade verbale opposant majorité et opposition et la multiplication des accrochages violents entre fidèles des deux bords. Cette affluence exceptionnelle, cependant, la remarquable efficacité des machines de mobilisation partisanes ne saurait l’expliquer à elle seule. Et là précisément réside l’essentiel de l’extraordinaire – et néanmoins délicate, sinon fragile – performance réalisée hier par le 14 Mars.
Ce qu’il faut retenir surtout du rassemblement monstre d’hier, c’est en effet cet acte de ralliement volontaire et massif – non pas tant à tel parti ou chef politique mais à la quête d’indépendance et de souveraineté – consenti par les citoyens ordinaires, qui ont voulu ainsi montrer que les martyrs ne sont pas morts pour rien. Ralliement d’autant plus admirable, d’ailleurs, qu’il fait suite à une morne période de doute, de sentiment d’abandon, d’abattement, de lassitude si ce n’est de désillusion, au spectacle d’une majorité en proie à ces flottements et tiraillements qui sont la rançon de tout pluralisme, impuissante à s’imposer, assiégée, réduite à la défensive. C’est un éclatant regain de vitalité, de crédibilité et de légitimité que vient de connaître le 14 Mars. À lui de préserver et de faire fructifier, par un dosage adéquat d’ouverture et de fermeté et ce précieux capital populaire qui, en 2005, donna toute sa force et son authenticité à la révolution du Cèdre.
Mer de parapluies noirs de même, hier, pour porter en terre Imad Moghniyé, le très controversé responsable militaire du Hezbollah assassiné mardi soir à Damas dans des circonstances on ne peut plus étranges. Voilà en effet un professionnel de la guerre de l’ombre, accusé d’avoir planifié les plus spectaculaires des opérations antiaméricaines et anti-israéliennes, un homme dont la tête était mise à prix et qui depuis un quart de siècle vivait dans la plus stricte clandestinité, se laissant surprendre par la mort télécommandée à bord de sa propre voiture, et cela dans une zone de haute sécurité en plein centre de la capitale syrienne. Embarrassant au plus haut point pour un régime syrien dont la vigilance, pourtant proverbiale, a été prise en défaut, le brutal événement aura surtout eu pour effet immédiat de compliquer davantage encore l’imbroglio libanais.
Non point bien sûr que la classe politique, dans sa quasi-totalité, n’ait pas sacrifié au rituel des condamnations indignées, s’agissant visiblement là d’un acte signé par Israël, même si ce dernier s’en défend, encore que bien mollement. Mais de s’associer courtoisement, par devoir de convenance, à la douleur de l’autre n’est pas encore assez pour que puisse s’accomplir enfin cette participation entière, ce partenariat harmonieux dans la gestion des affaires publiques que prônent à qui mieux mieux, dans un véhément dialogue de sourds, l’un et l’autre camp. Au centre des dissensions libanaises est ainsi la mainmise du Hezbollah sur une décision de guerre ou de paix dont on conçoit mal qu’elle puisse échapper au ressort exclusif de l’État. Et c’est cette prétention que vient précisément attiser à l’extrême l’assassinat de Moghniyé. La guerre totale, une guerre de mille ans s’il le faut, promettait ainsi Hassan Nasrallah hier : perspective qui est loin d’emporter l’adhésion de tous les citoyens qui ne voient pas pour quelle raison leur petit pays devrait se placer à la pointe d’un combat dont se sont désengagés la plupart des États arabes et que la Syrie, au territoire pourtant occupé en partie, n’entend mener que par Libanais interposés.
Comment réaliser le mariage de l’eau et du feu, comment administrer aspiration à la vie et culte du sacrifice ? C’est à l’intérieur de la même quadrature du cercle que se seront ingéniés à nous enfermer, chacun à sa manière, chacun avec ses cibles de prédilection, les monstres froids qui nous entourent.
Issa GORAIEB
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