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Actualités - Opinion

ANALYSE Matière à réflexion face à l’épreuve de la mort

L’un des ténors sunnites de la coalition du 14 Mars nous confiait il y a quelque temps que les prémices de la « libanisation » des sunnites ont émergé, à l’état embryonnaire, lors du siège imposé à Beyrouth par l’armée israélienne, en 1982. Les pays arabes ayant assisté passifs aux épreuves endurées alors par les Beyrouthins, les sunnites – ou du moins les plus lucides d’entre eux – ont pris conscience, à en croire la personnalité en question, d’une amère réalité : il était illusoire que les sunnites continuent à miser aveuglément et indéfiniment sur l’hinterland arabe sensé représenter pour eux un espace vital, une profondeur stratégique, leur permettant de renforcer leur position et leur influence sur la scène locale ; l’expérience du siège de Beyrouth et la passivité arabe apportaient la preuve tangible que tout soutien recherché à l’extérieur était, par essence, un facteur potentiellement éphémère car lié à des considérations régionales conjoncturelles. Pour la première fois, émergeait ainsi dans l’esprit de certains sunnites l’idée qu’il était sans doute de leur intérêt de regarder plutôt vers l’intérieur, de rechercher un terrain d’entente avec leurs autres partenaires nationaux afin de garantir leur épanouissement et défendre leurs acquis. Cette analyse de l’amorce du processus de « libanisation » de la collectivité sunnite, telle qu’avancée par la personnalité précitée du 14 Mars, est, certes, contestable, elle est sujette à confirmation, et il serait donc intéressant qu’elle fasse l’objet un jour d’une solide étude de sociologie politique. Il reste que les faits parlent d’eux-mêmes. L’intifada de l’indépendance du printemps 2005 a fait éclater au grand jour un sentiment libaniste sunnite dont le catalyseur, ou le détonateur, a été sans conteste l’assassinat de Rafic Hariri mais qui était l’aboutissement d’une longue et lente maturation induite par le sentiment de profonde déception et de frustration face à la passivité, peut-être même la traîtrise, de l’allié extérieur. Une telle maturation, suscitée par un même sentiment de déception à l’égard de l’extérieur, est-elle envisageable au niveau de la collectivité chiite ? Les circonstances de l’assassinat de Imad Moghniyé, mardi soir, à Damas, auraient-elles pour conséquence, ne fut-ce que lointaine, d’enclencher un tel mécanisme ? Pour savoir si une telle interrogation se justifie réellement, il faudrait d’abord rappeler qui était Imad Moghniyé et évoquer certains aspects de l’attentat perpétré dans la capitale syrienne. Perçu par certains comme le « Ben Laden » chiite, Imad Moghniyé était depuis plusieurs années LE principal lien entre le Hezbollah et les gardiens de la révolution iranienne (les « pasdarans »). Présenté comme étant le « chef d’état-major » de l’appareil militaire du Hezbollah, son nom a été associé dans les années 80, entre autres, à la crise des otages occidentaux enlevés à Beyrouth, aux attentats terroristes de 1983 contre les contingents américain et français de la Force multinationale, à l’enlèvement et à la mort du sociologue français Michel Seurat, au détournement d’un avion de ligne américain, à l’attentat contre le siège de l’ambassade US à Aïn el-Mreissé, à des attentats anti-israéliens à l’étranger, notamment en Argentine. Si bien que depuis une vingtaine d’années, il était l’un des terroristes internationaux les plus recherchés au monde. Il aurait, en outre, joué un rôle de premier plan dans la planification de l’opération du 12 juillet 2006 menée par le Hezbollah en territoire israélien, déclenchant ainsi la guerre de juillet. Pendant 20 ans, Imad Moghniyé a ainsi échappé aux mailles des services les plus performants, notamment ceux d’Israël, qui tentaient de le liquider ou de l’arrêter. Son assassinat en plein cœur de Damas à un moment où le régime syrien traverse une passe particulièrement difficile laisse la porte grande ouverte à toutes sortes de spéculations, notamment à la veille de la mise en place très prochaine du tribunal international sur l’assassinat de Rafic Hariri, véritable obsession des dirigeants de Damas. Les supputations sur ce plan vont donc aller, sans doute, bon train, d’autant que les circonstances de l’attentat soulèvent plus d’un point d’interrogation. Des journalistes étrangers ont ainsi relevé que cet attentat a été perpétré dans un quartier qui serait l’une des principales places fortes des services syriens à Damas. D’ailleurs, l’explosion s’est produite dans une rue où sont situés une école iranienne et un immeuble où l’ambassade d’Iran possède deux appartements en location. Difficile donc de croire que les SR syriens ne soient pas omniprésents dans un tel quartier. Les journalistes étrangers précités précisent en outre que le lieu du crime a été soigneusement nettoyé mardi soir, moins de deux heures après l’explosion. De là à sauter à des conclusions et à se lancer dans l’hypothèse d’un « marché », il n’y a qu’un pas que nombre d’observateurs ne manqueront pas de franchir. Nul ne pourra sans doute éclaircir vraiment les circonstances de cet assassinat, du moins à court terme. Il reste que les faits sont suffisamment troublants pour donner à réfléchir aux dirigeants du Hezbollah, eu égard au rôle clé qu’assumait Imad Moghniyé et à l’importance exceptionnelle qu’il représentait pour le parti chiite depuis une vingtaine d’années. Peut-on espérer de la part des responsables et, surtout, de la masse des partisans du Hezbollah un sentiment semblable à celui que le ténor précité du 14 Mars a attribué aux sunnites à la suite du lâchage qu’ils ont, semble-t-il, ressenti lors du siège de Beyrouth ? Les fidèles du Hezbollah prendront-ils enfin conscience, à la lumière des circonstances de l’assassinat de Imad Moghniyé, que la véritable garantie de leur épanouissement national, ce n’est pas en misant sur l’extérieur qu’ils peuvent l’obtenir, mais plutôt en se tournant vers l’intérieur et en établissant de véritables relations de confiance, d’égal à égal, avec les autres composantes du tissu social libanais. Dans l’histoire des peuples, la sensibilité nationale se forge et se consolide souvent sous l’effet de l’épreuve de la mort, grâce au sang des martyrs qui tombent sous les coups assénés indistinctement par une même force extérieure. La solidarité dans le martyre… Mais encore faut-il que le Hezbollah se décide à franchir ce grand pas pour retrouver ses partenaires nationaux sur le terrain d’une libanisation émergente. Cela implique une renonciation à la doctrine du « wilayet el-fakih » et un retour, tant attendu, aux sources libanistes et au respect des spécificités pluralistes du pays du Cèdre. Se pourrait-il que par un formidable accident de l’histoire, celui qui fut l’un des plus fervents adeptes de la doctrine iranienne du « wilayet el-fakih » déclenche à travers sa mort un choc salutaire qui permettrait aux foules du Hezbollah de redécouvrir le testament politique de l’imam Mohammad Mehdi Chamseddine ? Michel TOUMA
L’un des ténors sunnites de la coalition du 14 Mars nous confiait il y a quelque temps que les prémices de la « libanisation » des sunnites ont émergé, à l’état embryonnaire, lors du siège imposé à Beyrouth par l’armée israélienne, en 1982. Les pays arabes ayant assisté passifs aux épreuves endurées alors par les Beyrouthins, les sunnites – ou du moins les plus lucides d’entre eux – ont pris conscience, à en croire la personnalité en question, d’une amère réalité : il était illusoire que les sunnites continuent à miser aveuglément et indéfiniment sur l’hinterland arabe sensé représenter pour eux un espace vital, une profondeur stratégique, leur permettant de renforcer leur position et leur influence sur la scène locale ; l’expérience du siège de Beyrouth et la passivité arabe apportaient...