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Actualités - Opinion

Craindre le vide

La vacance présidentielle vient d’être prolongée pour la quatorzième fois. Et dans quelques semaines, un quatrième 14 mars va se lever. Un 14 mars censé annoncer le printemps, mais ployant toujours sous le manteau lugubre d’une saison interminable de tempêtes destructrices. La dernière s’est abattue sur notre institution sécuritaire, tuant un haut responsable des services de l’ordre ; auparavant, une autre avait fauché un des piliers de l’armée. Toutes, au passage, plongent dans le noir des dizaines de familles qu’elles ont touchées à l’aveuglette. Et si elles ne tuent pas toujours, ces intempéries n’en sont pas moins cinglantes. Il suffit de voir comment elles ont frappé de plein fouet notre institution ecclésiastique. Les institutions étatiques, elles aussi, n’ont pu leur résister : notre gouvernement est amputé, notre Parlement confisqué et notre présidence inscrite aux abonnés absents. Tout ce branle-bas est sous-tendu d’un paysage socio-économique de plus en plus maussade et secoué ponctuellement par de violents ouragans, lesquels s’acharnent actuellement à accabler, voire renverser notre grande muette. Des tourbillons se déchaînent, pulvérisant dans leurs tornades tout symbole susceptible de représenter le moindre élément nécessaire à la simple existence d’un État de droit. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que ce sont des forces (in)connues qui ont enclenché et qui orchestrent méthodiquement toute cette vidange. Pour ce faire, elles utilisent toutes les cordes de leur arc : soit elles font semblant de négocier, et proposent alors des solutions dont la non moins aberrante est celle de soumettre l’élection du président de la République à la formation préalable d’un gouvernement et ainsi, à l’usure, banaliser des situations contraires à tout bon sens et à toute logique. Soit, plus radicalement, elles coupent court à toute discussion, juste pour entretenir un statu quo ravageur. Ce qui est étonnant, c’est que ce vide ne semble nullement inquiéter certains responsables politiques à qui les citoyens avaient pourtant confié voilà près de trois ans la précieuse mission de rendre enfin tangible leur rêve du « Liban d’abord ». L’un des pôles de l’opposition n’a-t-il pas déclaré, il y a quelque temps déjà, qu’il ne craignait pas le vide ? Il est choquant d’entendre de tels propos alors que nos martyrs de l’indépendance de 2005 ont sacrifié leur vie pour faire carburer à plein la démocratie. Parce que le vide, c’est l’antidémocratie, l’antiliberté, c’est le désordre insoutenable, le chaos. Même s’il est organisé, on ne peut être fier de s’y complaire, car il cultive les défis, les confrontations, la mort. Néanmoins, le plus désolant, c’est que les artisans de ce vide ne sont pas seulement les dirigeants politiques, mais tous les Libanais. Et s’il était possible de faire entrer ces derniers dans deux catégories, nous considérerions qu’il en est au moins deux qui sont tout aussi responsables. La première est celle formée de tous ceux qui sacralisent leurs leaders au point de croire qu’ils ne peuvent en aucun cas avoir, et à plus forte raison, à émettre un avis différent du leur. C’est-à-dire qui acceptent de se faire manipuler par la démagogie discursive d’orateurs « divins » et qui se laissent guider par des pulsions émotionnelles en oubliant qu’ils peuvent se servir de leur raisonnement. La seconde tranche de Libanais – celle dont je fais partie – est celle qui est sortie de son silence, en ce fameux 14 mars 2005, pour manifester sa volonté de vivre dans une vraie démocratie, mais qui, à l’heure actuelle, est lasse de continuer à exprimer et à promouvoir ses idées. Plongée à nouveau dans son mutisme, elle a baissé les bras et a choisi de s’anesthésier : beaucoup de gens autour de moi ont cessé de regarder les journaux télévisés et de lire la presse politique. C’est pour eux une façon de se détourner des méandres qu’on veut leur imposer et d’organiser une vie à laquelle ils estiment avoir droit. Pourtant, entre-temps, les forces malveillantes veillent et continuent subrepticement à forer le trou. Et c’est justement pour cela qu’il devient plus que jamais urgent de continuer à clamer son refus de la peur du vide et le refus d’y sombrer. Si donc tous les Libanais s’y mettaient, c’est-à-dire si les uns prennent enfin conscience de leurs droits et si les autres n’abdiquent pas, ils pourraient former ensemble une pleine société civile déterminée à changer les choses et convaincue qu’elle peut au moins, en exprimant sa pensée, s’orienter vers une réanimation des organismes constitutionnels, vers un regain de l’essence démocratique de notre pays. Cette société civile devrait se retrouver, encore plus que le 14 février, le 14 mars prochain, pour raviver le symbole de souveraineté et d’indépendance que ce jour représentait. Je dis « représentait » car sur la pente de la dégringolade, et parce que ce jour a été jusqu’à présent tant méprisé et flétri, il risque de se retrouver très bientôt anachronique. En somme, ceux qui cherchent à saper les fondements de notre système en vue de provoquer l’effondrement de l’entité libanaise et pour installer à sa place des institutions inspirées d’autres idéologies, ceux-là doivent trouver en face d’eux des citoyens qui résistent à ce glissement vers le bord de l’abîme et qui gardent toujours assez de souffle pour s’attacher à pérenniser la culture de la vie. L’enjeu, pour notre pays, étant aujourd’hui sa survie. Claude ASSAF
La vacance présidentielle vient d’être prolongée pour la quatorzième fois. Et dans quelques semaines, un quatrième 14 mars va se lever. Un 14 mars censé annoncer le printemps, mais ployant toujours sous le manteau lugubre d’une saison interminable de tempêtes destructrices. La dernière s’est abattue sur notre institution sécuritaire, tuant un haut responsable des services de l’ordre ; auparavant, une autre avait fauché un des piliers de l’armée. Toutes, au passage, plongent dans le noir des dizaines de familles qu’elles ont touchées à l’aveuglette. Et si elles ne tuent pas toujours, ces intempéries n’en sont pas moins cinglantes. Il suffit de voir comment elles ont frappé de plein fouet notre institution ecclésiastique. Les institutions étatiques, elles aussi, n’ont pu leur résister : notre...