La violence appelle irrésistiblement la violence. La violence verbale n’échappe évidemment pas à la règle, et c’est déjà bien regrettable comme cela. Mais de grâce, que les virtuoses de l’invective haineuse, que les professionnels de l’escalade systématique, programmée, nous épargnent pour le moins le coup de la vierge effarouchée.
Cela fait des années que l’opposition menace de recourir à la rue et, en plus d’une occasion d’ailleurs, elle ne s’est pas privée de le faire. Cela fait quinze mois qu’elle a squatté le centre-ville de la capitale, empoisonnant ainsi la vie quotidienne des citoyens et causant la perte de milliers d’emplois. Elle a organisé des manifestations dites pacifiques et démocratiques (c’est-à-dire agrémentées de pneus enflammés sur la chaussée et de pluies de projectiles sur les agents de l’ordre) et par deux fois au moins ces démonstrations se sont soldées par mort d’hommes. Et si l’enquête sur les derniers de ces incidents a pénalisé des militaires à qui il est reproché d’avoir eu la gâchette trop facile, la vérité entière, intégrale, attend toujours que l’on ait fini d’identifier (et de retrouver !) les maîtres agitateurs qui ont sciemment provoqué le choc sanglant.
Au plan verbal, pour y revenir, l’opposition n’aura pas été en reste. À plus d’une reprise, il a été question de prendre d’assaut le Sérail gouvernemental. Le Premier ministre, les membres de son cabinet et avec eux les personnalités du 14 Mars ? Des agents de l’Amérique ou, pire encore, d’Israël : ce qui, dans l’état actuel de tous ces esprits chauffés à blanc, fait d’eux des hommes à abattre. Suprême raffinement surtout, on se joue de ces véritables incitations au meurtre sans avoir l’air d’y toucher et alors même qu’on est juché sur un formidable arsenal. Les armes de la Résistance face à Israël ne seront jamais tournées vers des Libanais, vous (r)assure-t-on, la main sur le cœur. Il n’empêche qu’elles sont bien là, ces armes, qu’elles pèsent bien lourd dans l’inconscient et le conscient des partisans comme des adversaires. Inévitablement, elles ont fini par faire des petits chez les uns comme chez les autres, et les camps d’entraînement paramilitaire ont fleuri un peu partout.
Ils veulent la guerre ? Ils trouveront alors à qui parler ! Ces spectaculaires mises en garde faites le week-end dernier par Saad Hariri et Walid Joumblatt ont été promptement relativisées, il est vrai, par d’autres responsables du 14 Mars, encore que le leader druze n’a pas craint d’évoquer hier même la nécessité d’un divorce national. Quoi qu’il en soit, il est clair que la double bravade traduisait moins un désir effréné d’en découdre qu’un colossal et tout à fait légitime ras-le-bol face à une telle accumulation d’outrances : une tentative – malheureuse peut-être, bien que compréhensible – de mettre le holà à une entreprise d’intimidation dont les périls sont amplement illustrés par l’inquiétante multiplication des accrochages armés, à Beyrouth comme en province.
Malheureuse, pourquoi ? D’abord parce que parler de guerre, même contraint et forcé, c’était offrir le beau rôle – celui du doux pacifiste qui se récrie bruyamment – à ceux-là mêmes qui, objectivement, n’ont cessé de pousser à la roue de la confrontation. Malheureux ensuite, pareil discours, parce qu’il risquait d’effrayer la population, et cela à la veille même du rassemblement de masse auquel a appelé la majorité pour le troisième anniversaire de l’hécatombe du 14 février. Ce sont les citoyens ordinaires, les Libanais anonymes, libres de toute obédience partisane, qu’il faut, durant les toutes prochaines heures, s’employer à rasséréner (c’est heureusement chose largement entamée déjà par les organisateurs comme par l’armée et les autres institutions en charge de la sécurité publique). Car ce sont ceux-là, tous ces jeunes mais aussi ces pères et mères de famille tranquilles, ces étudiants, personnes actives et retraitées, papys et mamys décidés à faire acte de citoyenneté précise qui font, tous ensemble, les foules historiques. Les vraies. Celles, par exemple, qui, de manière au moins aussi décisive que ne le fit la résolution 1559 de l’ONU, forcèrent le départ des troupes d’occupation syriennes.
Des moutons menés à l’abattoir, vraiment, que tous ceux-là, comme s’en préoccupait l’autre jour un des ténors de l’opposition ? Mais qu’a-t-on laissé alors pour les foules de commande, que seule peut mobiliser une discipline idéologique de fer ou bien alors le culte invétéré du chef infaillible ?
Issa GORAIEB
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Cela fait des années que l’opposition menace de recourir à la rue et, en plus d’une occasion d’ailleurs, elle ne s’est pas privée de le faire. Cela fait quinze mois qu’elle a squatté le centre-ville de la capitale, empoisonnant ainsi la vie quotidienne des citoyens et causant la perte de milliers d’emplois. Elle a organisé des manifestations dites pacifiques et démocratiques (c’est-à-dire agrémentées de pneus enflammés sur la chaussée et de pluies de projectiles...