La tournure prise par les émeutes du « dimanche noir » à Mar Mikhaël a donc nécessité une enquête pour déterminer les responsabilités dans la tuerie. Officiellement non concernés par le mouvement de protestation, le Hezbollah et le mouvement Amal ont pourtant eu raison de réclamer de sérieuses investigations : on ne joue pas avec la vie des gens. On ne devrait pas – sous peine de ramener le pays trois décennies en arrière – au temps où ses pires démons l’entraînaient vers l’enfer.
Les dirigeants du Hezbollah sont même allés plus loin : pas question de discuter de quoi que ce soit avant que les résultats de l’enquête ne soient rendus publics et les coupables sanctionnés.
Jusqu’ici, tout est parfait. C’est, en effet, une attitude tout à fait normale et compréhensible face à une situation explosive et que des investigations mitigées, noyées, ne feraient qu’aggraver.
Cela étant dit, la démarche des formations chiites et de leur institution spirituelle dans cette affaire n’est pas sans susciter un certain nombre d’interrogations, quelques-unes ayant déjà été posées par tel ou tel protagoniste politique, les autres étant inédites.
La première question qui vient à l’esprit concerne la position de ces partis à l’égard du mouvement de protestation lui-même. Sérieusement, combien sont-ils ceux qui croient sur parole le Hezbollah lorsqu’il affirme ne pas être à l’origine de la manifestation ? Combien de couleuvres faudra-t-il encore avaler avant qu’il ne soit admis que dans un pays comme le Liban, et davantage encore dans une région comme la banlieue sud de Beyrouth, à la structure socio-politique aussi étroitement tissée, il ne peut y avoir d’action collective « spontanée », et cela même si les appareils officiels des partis politiques ne s’en mêlent pas de façon directe ?
Pour que l’enquête soit exhaustive, comme le réclame le Hezbollah, il faudra donc qu’elle détermine très précisément le véritable rôle joué par les formations chiites dans le déclenchement des émeutes, d’autant qu’aucune notification n’avait été faite au préalable au sujet de la volonté de manifester.
Le droit à l’expression est naturellement sacré, mais il se trouve que, même au Liban, il existe des textes qui le règlementent, souvent d’ailleurs au bénéfice de celui qui désire s’exprimer. Ne pas notifier les autorités concernées de l’heure, du site de rassemblement et de l’itinéraire d’une manifestation, c’est prendre délibérément le risque du dérapage sécuritaire. Les investigateurs devront aussi tenir compte de ce fait majeur, à savoir que les organisateurs du mouvement, quels qu’ils soient, ont choisi volontairement d’encourir le risque de voir la manifestation se transformer en carnage.
Puis comment omettre la signification induite par le choix du site de la principale manifestation, c’est-à-dire Mar Mikhaël, à la croisée de deux quartiers qui diffèrent non seulement par la coloration confessionnelle, mais aussi par la teinte politique, l’un étant un fief jaune 8 Mars et l’autre un bastion rouge-blanc 14 Mars ? Ne faudra-t-il pas encore aux enquêteurs envisager l’hypothèse plus que plausible selon laquelle « l’oubli » de cette signification veut dire qu’on a cherché précisément à l’induire, augmentant de ce fait les risques de dérapage ?
Car enfin si les émeutiers en colère contre les coupures de courant avaient daigné déplacer le site de leur manifestation une centaine de mètres tout au plus à l’intérieur de leur quartier, y aurait-il eu les mêmes conséquences ?
Le Hezbollah assure que l’action des protestataires n’avait rien à voir avec le conflit politique actuel dans le pays. Une fois de plus, il est permis et même fortement conseillé de douter de pareille allégation, ne serait-ce justement qu’en raison des lieux où s’est produit ce mouvement à diverses reprises, toujours à l’orée de secteurs dominés par le 14 Mars.
Troisièmement, dès lors que l’on enquête sur des actes de violence qui ont causé la mort de plusieurs personnes, n’est-il pas naturel de déterminer à partir de quel point on peut considérer qu’il y a usage de violence ? Certes, l’action de brûler un pneu et celle de tuer un homme ne sauraient être mises sur un pied d’égalité, notamment en termes de gravité de la sanction. Cependant, cela est-il suffisant pour passer outre à l’infraction caractérisée que constitue la fermeture d’une route, comme semblent inviter à le faire certains responsables du Hezbollah en soulignant que cette pratique des pneus brûlés est devenue banale au Liban, à force d’être répétée ?
Quatrièmement, les formations chiites seraient-elles prêtes à accepter toutes les conclusions de l’enquête en cours, quelles qu’elles soient ? Les enquêteurs militaires ont été désignés notoirement de manière à ne pas braquer le Hezbollah. Or s’il faut croire certaines informations, ces enquêteurs seraient sur la piste de fugitifs qu’ils soupçonnent d’avoir pris part à la tuerie et qui seraient affiliés à des partis organiquement liés à la Syrie. Certes, il n’est pas possible de vérifier l’authenticité de ces informations. Mais on peut tout de même poser la question de savoir si, dans un tel cas, le Hezbollah voudrait encore que les investigations aillent jusqu’au bout.
Toutes ces interrogations s’adressent directement à l’enquête en cours. Mais même si elles trouvent leurs réponses, il en restera d’autres, plus générales, plus profondes, moins techniques, plus politiques, qu’aucune investigation ne pourra résoudre.
Par exemple, celle-ci : dans quel pays exactement vit le Hezbollah et son public ? Se sent-il seulement concerné de près ou de loin par l’immense, l’odieuse tuerie en cours depuis plus de trois ans au Liban sous forme d’explosions visant tantôt des civils, tantôt des députés et autres personnalités de la majorité, et tantôt des responsables des forces de l’ordre ? Pourquoi ne clame-t-il pas là aussi son refus de « discuter d’autre chose » tant que l’enquête sur ces crimes n’arrivera pas à son terme et que leurs auteurs ne seront pas sanctionnés ?
Peut-être considère-t-il que ces attentats sont aussi des actes « spontanés » menés par quelques individus en colère ?
Posons la question autrement : est-il décent – simplement décent – de descendre dans la rue et de brûler des pneus pour protester contre les coupures de courant alors que le pays a été secoué quarante-huit heures plus tôt par un nouvel attentat à la voiture piégée qui a fauché des vies humaines, y compris un haut gradé des services de sécurité ? Et qu’il s’agissait aussi de la troisième attaque du genre en trois semaines ?
Ou celle-ci : Comment expliquer que ceux qui protestent contre les coupures de courant sont ceux-là mêmes – ou leur public – qui empêchent depuis des années toute solution au problème endémique de la distribution du courant électrique dans le pays, sans offrir la moindre alternative à celle préconisée par le gouvernement ?
Quand on aura trouvé des réponses à ces questions, on commencera à savoir où va le Liban.
Et le Hezbollah.
Élie FAYAD
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Les dirigeants du Hezbollah sont même allés plus loin : pas question de discuter de quoi que ce soit avant que les résultats de l’enquête ne soient rendus publics et les coupables sanctionnés.
Jusqu’ici, tout est parfait. C’est, en effet, une attitude tout à fait normale et compréhensible face à une situation explosive...