Le scandale n’est pas de dire la vérité,
c’est de ne pas la dire tout entière…
(Georges Bernanos)
Dans ce Proche-Orient de toutes les violences, de toutes les passions, la vérité a-t-elle quelque chance d’émerger intacte des puits insondables de la politique ?
Le Liban tout entier retient son souffle en ce moment, dans l’attente des résultats des enquêtes officielles sur les sanglants incidents de dimanche dernier dans les faubourgs sud-est de la capitale, et qui se sont soldés par 7 morts et des dizaines de blessés.
Enquête strictement technique sur un dérapage sécuritaire des plus attristants, comme il peut s’en produire dans tous les pays ? Ce serait trop espérer, hélas : le Liban n’est pas, n’est plus, un pays comme les autres, ne serait-ce que parce cela fait plus d’un an qu’il voit ses institutions s’en aller en pièces détachées. L’endoctrinement des esprits y est tel, la méfiance réciproque atteint de si exceptionnels niveaux que les conclusions des investigateurs ne pourront guère satisfaire, et encore moins convaincre, tout le monde. La politisation, c’est elle le venin ; et d’aucuns sont passés maîtres dans l’art d’instiller celui-ci dans les fragiles veines de Dame Justice.
Ceux-là ont porté le deuil de Rafic Hariri et ils n’ont jamais été avares de condamnations à chaque fois que la main criminelle acharnée à assassiner le Liban ajoutait un nouveau trophée à son sinistre tableau de chasse. Ce sont les mêmes pourtant que l’on a vus entraver objectivement la mise en place du tribunal spécial appelé à juger les auteurs – commanditaires aussi bien qu’exécutants – de ces meurtres en série. À peine cherchent-ils d’ailleurs à se défendre de cette aversion profonde qu’ils éprouvent pour la justice internationale entachée, selon eux... de politisation : ledit tribunal et ses juges n’ayant finalement d’autre fonction que de harceler, de persécuter, d’affaiblir et à la limite d’abattre un régime syrien perfidement tenu pour principal suspect.
À son tour, l’enquête sur l’affaire de Chiyah-Aïn el-Remmaneh n’est pas encore clôturée qu’elle est déjà politisée à satiété, à outrance, et par ceux-là mêmes qui mettent autant de zèle à préserver Damas de ce genre d’abus. Martelé sur tous les tons, à longueur de semaine, le message, qui revêt valeur d’ultimatum, est des plus clairs : l’armée est le principal coupable, elle a froidement tiré, elle serait bien inspirée de le reconnaître et de châtier les responsables, faute de quoi c’en serait fait une fois pour toutes de la candidature du commandant de la troupe, le général Michel Sleimane, à la présidence de la République.
Pas de visa pour le palais de Baabda sur le sang des innocents, clame le slogan imaginé pour la circonstance ; mais en revanche, quelle crédibilité et quelle justice pourraient-elles donc résulter d’une éventuelle sélection de demi-vérités ? Unique institution encore debout, l’armée devrait-elle se soumettre à d’aussi flagrantes tentatives d’intimidation afin que continue de régner la précaire paix civile, afin que s’accomplisse le destin national du général Sleimane ? N’aurait-elle pas signé sa propre démission si, une fois de plus, une fois de trop, elle se rabattait sur ce classique expédient que représentent quelques boucs-émissaires de rang moyen ou subalterne ? Et quid des tentatives des manifestants de désarmer les soldats, de s’emparer de leurs véhicules, quid de leur très peu pacifique irruption dans Aïn el-Remmaneh ?
L’armée libanaise n’a rien de commun avec l’israélienne. Et en matière de rigueur dans les investigations comme de pratique de la démocratie, ce n’est certes pas sur Israël qu’il nous faudrait prendre exemple. Le hasard du calendrier veut néanmoins que là-bas aussi, on vive à l’heure des enquêtes. La commission Winograd saisie du dossier de la guerre de 2006 a fait une belle impasse sur les crimes commis cet été-là contre la population civile libanaise. Et si elle a accablé les responsables militaires en ménageant les politiques, et à leur tête Ehud Olmert, c’est seulement parce que les premiers ont failli à la réputation d’invincibilité de l’armée la plus puissante de cette région : qui ne gagne pas a, en réalité, perdu.
Mais outre un formidable outil d’assaut contre le système, qu’a-t-on donc fait de cette divine victoire remportée au prix somme toute dérisoire d’un millier de morts, de centaines d’habitations détruites, et de toute une infrastructure nationale pulvérisée ?
Issa GORAIEB
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