Cinquième semaine de 2008.
Pas vraiment de flair, Mohammad Raad : grande Cassandre, il avait prédit que le rapport Winograd allait sonner le glas de la carrière politique d’Ehud Olmert et de… Fouad Siniora. Élégantissime et très intelligente comparaison, mais dommage pour le député hezbollahi, encore une fois totalement à côté de ses pompes : non seulement le Premier ministre israélien, qui justifie une nouvelle fois sa réputation d’homme Teflon, a été (malheureusement) ménagé par la commission d’enquête sur les ratés de la guerre de juillet, mais tout porte à croire que Fouad Siniora risque de briser le record, toutes époques confondues, de longévité au Sérail : 2009 ? 2013 ? 2021 ? Peu importe, il saura qui remercier : l’opposition naturellement, le Hezbollah en tête, qui fait des pieds et des mains pour contrecarrer par n’importe quel moyen, même les plus fatals, l’accession de Michel Sleimane à la magistrature suprême. Et donc la formation de facto d’un nouveau gouvernement.
Au lendemain de la guerre de juillet, à l’époque des intenses remous internes en Israël, Hassan Nasrallah himself n’avait pas manqué, dans un accès de bonne foi que tout le monde aimerait voir multiplié à l’infini, de louer, la sanctifiant presque, la prenant pour exemple, la démocratie qui rythme le quotidien de l’État hébreu. Le rapport Winograd, qui a cloué l’armée israélienne au pilori tout en faisant pourtant l’entière impasse sur ses barbaries commises en terres libanaises, a ainsi clairement enchanté le Hezbollah et son chef. Lequel Hezb n’a pas tardé à immédiatement réagir, se félicitant par la voix de quelques-uns de ses députés de l’échec complet d’Israël dans la réalisation de ses buts politiques et militaires au Liban.
L’armée hébraïque incriminée et décrédibilisée jusqu’à la moëlle ? Voilà l’opposition en général et le parti de Dieu en particulier rêvant, à la suite des incidents de Mar Mikhaïl, d’un Winograd made in Lebanon. Pas un jour depuis dimanche dernier sans que ne résonnent, aux quatre coins de la scène 8 Mars, des injonctions, des objurgations, des sommations même à l’adresse des institutions militaire et judiciaire afin qu’elles soient les plus implacables possible, afin que le glaive de la justice tranche au millimètre près. Afin, idéalement pensent-ils, de brûler encore davantage (comme si elle ne l’était pas déjà assez…) la candidature du patron de la troupe à la présidence. Même le pauvre Amr Moussa se voit privé de visa pour Beyrouth tant que les résultats de l’enquête n’ont pas été divulgués à l’opinion publique – et de préférence au profit de l’opposition…
Mais voilà, quand on la laisse faire, la justice libanaise peut faire en sorte de n’avoir rien à envier à celle du méridional voisin. Même si, souvent dévoyée, souvent souillée, souvent marionnettisée, syrianisée comme au sinistre temps des Adnane Addoum et consorts, elle a encore beaucoup à faire pour enrayer les modifications génétiques que le régime syrien, certes admirablement aidé par bon nombre de soutiens libanais, a voulu lui imposer. Et il semblerait bien, malgré le black-out total sur ce dossier (vraisemblablement déjà entre les mains de Michel Sleimane et de Saïd Mirza), que le commandant de la brigade qui a donné, dans l’absolue panique créée par les gens aux pneus, l’ordre de tirer dimanche, soit un brave et honnête officier – mais totalement inféodé à un pôle chrétien de l’opposition.
Ce qui explique gentiment que celle-ci ait commencé à arrondir ses angles, à émousser son discours, à rabattre de plusieurs tons ses décibels, allant même jusqu’à jurer ses grands dieux que le noir dimanche aussi bien que les résultats de l’enquête n’ont absolument rien à voir avec la candidature du commandant en chef de l’armée à la présidence. Ce qui expliquerait, peut-être, ce serait néanmoins insensé, la nouvelle agression, dans la nuit de ce 1er février, contre l’armée, dans le secteur de la Galerie Semaan.
Il n’empêche : cette bienvenue et inédite propension à vouloir que justice se fasse en famille, cette intempestive winogradisation de la praxis politico-judiciaire, n’en reste pas là. Loin de là. En regrettant profondément que l’on ait attendu qu’Israël donne l’exemple, les espaces potentiellement winogradisables, ces splendides ratages, sont nombreux : qui contribue infiniment à ce que justice ne se fasse pas dans l’assassinat de Rafic Hariri et tous les tentatives, ratées ou réussies, qui l’ont précédé ou suivi ? Qui contribue à saper infiniment l’autorité de l’État, politique, sociale, économique, culturelle, en voulant, par exemple, imposer sa propre armée, sa propre police, ses propres lignes téléphoniques ou électriques ? Qui contribue infiniment à ériger le vide institutionnel en état de fait non négociable, à marteler cet écœurant moi ou le chaos ? Aussi : qui a contribué à infiniment dresser la gabegie, la corruption, le vol, l’incompétence ; à infiniment gonfler, depuis le début des années 80, la dette publique ; à infiniment centupler l’exode de la jeunesse libanaise ?
À ce jeu-là, les variations restent infinies, les offres d’emplois, aux enquêteurs débutants ou chevronnés, illimitées. Surtout qu’un jour, un Winograd aussi tonitruant que l’originel hébreu, devra bien finir par se faire. Pas loin, à la base même des problèmes libanais : en Syrie. Patrick Seals, parfois, peut avoir du flair – lui…
Ziyad MAKHOUL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Cinquième semaine de 2008.
Pas vraiment de flair, Mohammad Raad : grande Cassandre, il avait prédit que le rapport Winograd allait sonner le glas de la carrière politique d’Ehud Olmert et de… Fouad Siniora. Élégantissime et très intelligente comparaison, mais dommage pour le député hezbollahi, encore une fois totalement à côté de ses pompes : non seulement le Premier ministre israélien, qui justifie une nouvelle fois sa réputation d’homme Teflon, a été (malheureusement) ménagé par la commission d’enquête sur les ratés de la guerre de juillet, mais tout porte à croire que Fouad Siniora risque de briser le record, toutes époques confondues, de longévité au Sérail : 2009 ? 2013 ? 2021 ? Peu importe, il saura qui remercier : l’opposition naturellement, le Hezbollah en tête, qui fait des pieds et des mains...