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Actualités - Opinion

Impression Fauves

Valentin ne veut plus de croquettes. Valentin boude les boulettes rouges et vertes de viande et de légumes, et même les morceaux blancs en forme de tibia pourtant riches en calcium. Valentin est un prétentieux gouttière fauve, adopté un 14 février et nourri depuis au régime sec des « chats d’intérieur » qui adoucit les mœurs, et comme le clame la réclame, en fait une bête heureuse et équilibrée. Mais Valentin ne veut plus de croquettes. Il miaule à fendre l’âme, et le compagnon câlin et attentif qu’il fut jusqu’à la semaine dernière griffe, mord et se hérisse sans raison. Il a suffi qu’un inconscient lui glisse un morceau de viande fraîche pour que subitement il se dénature, ou plutôt revienne à sa première nature. C’est en essayant sans beaucoup d’espoir d’agiter une dernière fois le sac de croquettes dont le bruit avait la vertu de l’extraire des siestes les plus profondes que j’ai compris l’ampleur du dégât. L’odeur du sang, la vue et le goût du sang l’ont rendu à l’état sauvage. Dans cette ambiance de guerre sournoise où nous sommes contraints de vivre, comment ne pas verser dans l’anthropomorphisme ? Les romantiques, dans l’ennui austère du XIXe siècle, prenaient la nature à témoin de leur vide existentiel. Valentin m’offre sa candeur animale pour justifier l’état de brute qui nous revient au grand galop. Le sang appelle le sang, c’est simple, primaire, mais c’est l’évidence. La fausse paix civile qui a régné entre 1992 et 2005 n’a pas duré assez longtemps pour faire oublier le goût de la chose à ceux qui avaient participé aux combats. Leur conversion n’a pas été assurée. De même qu’un fumeur ne devient pas un non-fumeur, mais un fumeur qui a cessé de fumer, l’ancien combattant ne devient pas un non-combattant. Amputé de son arme, il en ressent toujours le fourmillement au bout de son bras. En organisant le refoulement collectif du souvenir de la guerre, en célébrant des réconciliations à l’emporte-pièce, les autorités de l’époque ont empêché une cicatrisation en profondeur. À chaque fois qu’il a tenté de venir au monde, ce pays a présenté une malformation congénitale. Consanguinité. Trop de sang en commun et aucun sens commun. Nous en sommes là. À nouveau le sang afflue. À nouveau il excite la bête en chacun. Le sang est une drogue dure qui passe en contrebande dans les ourlets du discours politique. Plus indigne encore est la complaisance des télévisions locales à montrer de gros plans de restes humains après chaque attentat. Quelqu’un se souvient-il avoir vu une seule tache de sang dans les reportages du 11 septembre ? Ou ceux de l’attentat de Madrid ou de Londres ? Comment expliquer que nos caméramans se vautrent si impunément dans l’obscène ? Savent-ils seulement que même mort, l’être humain garde son droit à l’image, et surtout à la dignité ? Ou bien cherchent-ils à pousser l’audimat en flattant les bas instincts d’un public badaud à souhait, rendu malsain par leurs seules pratiques ? Si une œuvre civilisatrice devait commencer quelque part dans cette terre barbare, ce serait bien à ce niveau-là. Refusons de renifler les chairs sanguinolentes qu’on agite à nos pulsions animales. Boycottons les chaînes qui encouragent ces procédés. Incitons les familles des victimes à les attaquer en justice ; étrangement, elles ne l’ont jamais fait. Refusons d’être traités comme des fauves. Fifi ABOU DIB
Valentin ne veut plus de croquettes. Valentin boude les boulettes rouges et vertes de viande et de légumes, et même les morceaux blancs en forme de tibia pourtant riches en calcium. Valentin est un prétentieux gouttière fauve, adopté un 14 février et nourri depuis au régime sec des « chats d’intérieur » qui adoucit les mœurs, et comme le clame la réclame, en fait une bête heureuse et équilibrée. Mais Valentin ne veut plus de croquettes. Il miaule à fendre l’âme, et le compagnon câlin et attentif qu’il fut jusqu’à la semaine dernière griffe, mord et se hérisse sans raison. Il a suffi qu’un inconscient lui glisse un morceau de viande fraîche pour que subitement il se dénature, ou plutôt revienne à sa première nature. C’est en essayant sans beaucoup d’espoir d’agiter une dernière fois le sac de...