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La bête humaine Ziyad MAKHOUL

Il y a toujours un plaisir inouï, un voyeurisme précieux, à regarder tomber les masques ; c’est surtout jouissif à l’exact moment où ces signes extérieurs de vertu se craquèlent et qu’avec ces microséismes, à échelle de visage ou de langage, les fards se diluent, s’estompent. Plus encore : quand ces masques sont gros, gras, lourds de mensonges et de faux-semblants – quand bien même ils ne dupaient pas grand monde… Lorsqu’elle le concevait marionnette lahoudisable à souhait ; lorsqu’elle le pensait inféodé jusqu’au plus petit galon à la famille Assad ; lorsqu’elle le fantasmait en parfait outil, tremplin idéal pour ses coups d’État ou ses pu-putschs contre une majorité, un accord (de Taëf), une Constitution, une mentalité, une idée certaine du Liban ; lorsqu’elle se refusait obstinément à admettre, il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, qu’il n’était pas exactement comme ça, que la créature échappait à son Frankenstein, l’opposition plébiscitait Michel Sleimane. Elle l’adôôôrait. Elle le ménageait : à l’époque du déploiement de la troupe au Liban-Sud et de sa synergie parfaite avec la Finul ; à l’époque du camion bourré d’armes intercepté par l’armée à Hazmieh ; à l’époque de cette fumeuse ligne rouge si hâtivement mais si délibérément tracée par Hassan Nasrallah, cette opposition bougonnait plus ou moins fort devant les caméras et les micros, essayait de raccommoder les apparences aux yeux de son opinion publique, mais se précipitait, vingt-quatre ou quarante-huit heures plus tard, à Yarzé pour de risibles mea culpa. Sauf que, désormais, l’opposition en général et le Hezbollah en particulier ont fini par comprendre – par eux-mêmes, grâce aux cauchemars que cette adoption définitive de la candidature du patron de la troupe par la majorité leur refile, ou alors bien aiguillonnés de quelque QG damascène ou téhéranais. Ils ont réalisé : que Michel Sleimane n’est pas ce puppet on a string qui, du rebord de la piscine de Baabda, leur signera tous les chèques politiques en blanc qu’ils exigent ; que Michel Sleimane entend, c’est ce qu’il répète lui-même, reconnaître et respecter la Constitution libanaise, qu’il refuse donc d’imposer a priori son successeur à la tête de l’armée ou bien le ministre de la Défense ; que Michel Sleimane martèle qu’il ne se prononcera pas sur ces fameuses constantes nationales (armes du Hezb, relations libano-syriennes, résolutions onusiennes, etc.), que c’est à la table du dialogue national que les réponses seraient données… Et le reste à l’avenant, ne serait-ce que ce soutien hyperferme de la communauté internationale, occidentale comme arabe, à ce candidat sorti tout droit du chapeau d’une majorité qui n’a toujours pas compris comment et combien elle a osé… Ils ont compris alors que le jeu de massacre pouvait commencer. Par média interposé : al-Manar a rarement, pour ne dire jamais, été aussi loin dans ses allusions, tous voiles pour une fois bannis, contre la troupe. Par hommes politiques interposés : la palme d’or revenant à celui qui ne rate jamais une occasion de se taire, Ali Ammar, et dont ce la route vers Baabda ne passera pas par une effusion de sang dans la banlieue sud (ou par Nahr el-Bared) restera dans beaucoup de mémoires. Et, surtout, par chair fraîche interposée. Parce que, n’est-ce pas, quand on veut brûler des pneus pour la beauté du geste, quand on veut mêler les coupures d’électricité au prix de la rabta, les attentats à la voiture piégée dans les zones chrétiennes au blocus de Gaza, la malbouffe des pandas en Asie du Sud-Est à la prétendue illégitimité du gouvernement Siniora, qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits… Parce que, n’est-ce pas, quand on est jeté dans la rue avec la tête Orange mécanique, endoctriné, bourré par les arcanes des partis de haine contre l’État, l’uniforme, la loi, l’autre, bourré de murs de Berlin intracrâniens… Parce que, n’est-ce pas, quand ce fameux document de Mar Mikhaïl (il n’y a pas de hasards…), cette intelligence aounisto-hezbollahie dont ses auteurs, Michel Aoun en tête, n’ont de cesse que de vanter l’urgence, l’efficacité, l’invulnérabilité, finit par légitimer le jet d’une grenade à Aïn el-Remmaneh (toujours pas de hasards…)… Parce que, n’est-ce pas, quand tous les ingrédients sont réunis, six jeunes citoyens meurent. Vu, entendu à la télévision (dimanche, NewTV) : « Nous allons voir qui est le plus fort, les chiites ou les sunnites ! » C’est de la coupure d’électricité, ça ? Des problèmes de fin de mois ? Décider d’une brusque campagne politique tous azimuts contre le candidat à Baabda, hier pourtant porté aux nues, s’employer à le décrédibiliser et à dynamiter la seule institution encore debout, chancelante mais debout, est une chose. Utiliser pour cela le plus vil des moyens, tout miser sur les bruits et les fureurs, sur les blessures béantes de la rue, risquer l’embrasement général, la résurrection de la guerre civile libanaise, en est une autre. L’opposition en général et le Hezbollah en particulier auront à gérer deux réalités. Un : ils auront réussi à faire de Michel Sleimane, avant-hier candidat consensuel terriblement par défaut, terriblement malvu, malvenu à la présidence de la République, l’idéal rempart contre leurs logiques, leurs cultures de mort. Deux : ils auront réussi à prouver que oui, ils ont menti ; que oui, leurs armes ont été retournées contre l’intérieur – les plus létales de ces armes, que des Sleimane Frangié ou des Wi’am Wahhab avouent volontiers vouloir utiliser encore davantage : l’innocente, la souvent involontaire, la malheureuse chair fraîche.
Il y a toujours un plaisir inouï, un voyeurisme précieux, à regarder tomber les masques ; c’est surtout jouissif à l’exact moment où ces signes extérieurs de vertu se craquèlent et qu’avec ces microséismes, à échelle de visage ou de langage, les fards se diluent, s’estompent. Plus encore : quand ces masques sont gros, gras, lourds de mensonges et de faux-semblants – quand bien même ils ne dupaient pas grand monde…
Lorsqu’elle le concevait marionnette lahoudisable à souhait ; lorsqu’elle le pensait inféodé jusqu’au plus petit galon à la famille Assad ; lorsqu’elle le fantasmait en parfait outil, tremplin idéal pour ses coups d’État ou ses pu-putschs contre une majorité, un accord (de Taëf), une Constitution, une mentalité, une idée certaine du Liban ; lorsqu’elle se refusait obstinément...