Ç’aurait pu être un accident de la route. C’est banal, un accident. Il en arrive tous les jours, parfois de tragiques. Les diseuses de bonne aventure les devinent dans les lignes de la main tracées comme des autoroutes qui tantôt s’étirent et tantôt s’effilochent, formant un réseau arachnéen où le destin hésite. Dans les lignes de la main, il y a toujours un accident de voiture.
Qui saurait lire dans la main de Beyrouth, cette main ouverte au ciel insolemment radieux de l’hiver, le palimpseste indéchiffrable où la nouvelle ville inscrit son histoire sur les traces de l’ancienne ? Les échangeurs forment de gracieuses arabesques sur des chemins de terre battue, prémisses d’artères virtuelles. Les voies rapides filent au-dessus des rues marchandes engourdies de lenteurs désuètes. Dans cette géographie cryptée, sur ces routes compliquées, mal indiquées mais pourtant familières, la mort squatte des voitures volées. Elle guette un passage. Où ? Qui ? Quand ?
Voilà des mois que notre quotidien butte contre le rituel d’inspection des véhicules. Plusieurs fois par jour nous nous laissons docilement scanner, coffre, moteur, boîte à gants, quoi d’autre ? Chacun de nous est considéré comme un potentiel porteur de bombe. Chaque accès de parking nous le rappelle. Le procédé est devenu si banal que nous le subissons comme une formalité. Antenne, radar : la bombe est tapie dans les plis de nos jours. Elle est en nous, et son atroce minuterie est en marche. Et puis le moment vient où les téléphones bloquent. Alors le sang reflue, les genoux lâchent. Les cheveux se dressent imperceptiblement. Une chaleur sourde envahit les épaules. Ce moment-là, tout le monde s’y attend, mais qui peut le prévoir ? Où ? Qui ? La télévision, ouverte en permanence dans toutes les échoppes, donnera par vagues les réponses redoutées.
Cela aurait pu être un accident de voiture. Un accident, c’est banal, ça arrive partout. Mais c’est une bombe. Une bombe, ça arrive surtout chez nous. Un accident est innocent comme le hasard. Une bombe, c’est anonyme, sournoise et maléfique. Pire que la bombe, l’intention de la bombe. Et l’effet psychologique de la bombe. Le tueur est parmi nous. On devient suspicieux. La peur rétrécit l’espace vital, le cerveau se limite à ses fonctions animales. L’idée de la mort est elle-même pervertie. On croit finir proprement, revenir à la poussière comme il est écrit, prendre le temps de se désagréger et puis de retomber en scintillements légers dans un rayon furtif. Mais la bombe vous transforme en carnes. On meurt viandé par quartiers, dans une mare de sang que les tuyaux des pompiers évacuent vers les égouts, comme aux étals des bouchers. La perspective de cette mort indigne réduit en nous toute dignité.
Fifi ABOU DIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Ç’aurait pu être un accident de la route. C’est banal, un accident. Il en arrive tous les jours, parfois de tragiques. Les diseuses de bonne aventure les devinent dans les lignes de la main tracées comme des autoroutes qui tantôt s’étirent et tantôt s’effilochent, formant un réseau arachnéen où le destin hésite. Dans les lignes de la main, il y a toujours un accident de voiture.
Qui saurait lire dans la main de Beyrouth, cette main ouverte au ciel insolemment radieux de l’hiver, le palimpseste indéchiffrable où la nouvelle ville inscrit son histoire sur les traces de l’ancienne ? Les échangeurs forment de gracieuses arabesques sur des chemins de terre battue, prémisses d’artères virtuelles. Les voies rapides filent au-dessus des rues marchandes engourdies de lenteurs désuètes. Dans cette géographie...