Quand j’entends le mot culture,
je sors mon carnet de chèques…
Jean-Luc Godard
Troisième semaine de 2008.
C’est la blague de l’année : Damas a été désignée capitale culturelle du monde arabe pour l’an 2008.
Indépendamment de cette juxtaposition désormais risible de deux vocables qui ont tellement bien su mais qui ne veulent/peuvent plus cohabiter : culture et arabe, il y a cette adjonction insensée d’un troisième : Damas. Ce n’est plus une blague, c’est une bouffonnerie. Un canular immense et désolant : non pas que le peuple de Syrie ne mérite pas une pareille série de manifestations ou qu’il soit plus déficient qu’un autre en matière de culture, non pas que la Syrie, en tant qu’entité géographique, historique, démographique, n’ait pas posé d’impressionnantes pierres dans l’édifice plurimillénaire de la culture mondiale, loin de là ; ce qui désole, c’est cette consécration, aussi relative soit-elle, attribuée à l’une des villes du monde où croupit le plus grand nombre d’intellectuels, ceux surtout accusés d’avoir signé la Déclaration Beyrouth-Damas, Damas-Beyrouth ou celle de Damas tout court… Ce qui désole, c’est cette banalisation de toute cette dynamite placée quotidiennement au cœur de la culture – et donc, de la démocratie. Ce qui désole, surtout, c’est cette hallucinante caution donnée à un régime sclérosé, rongé de l’intérieur, et qui accorde autant d’importance à la culture, et donc à la démocratie, et donc aux libertés, et donc aux droits de l’homme, qu’un dermatologue à une poussée d’acné juvénile sur un rat mort.
Une caution ? Plutôt : mille cautions – directes, biaisées, volontaires, inconscientes, peu importe, mais innombrables. Que Feyrouz (quel drôle de timing, pourtant, pour repartir chanter en terres syriennes…), Noam Chomsky (il n’est plus à une contradiction ou à une provocation gratuite près…), Milan Kundera (c’est coquet pour quelqu’un qui a vécu dans ses rétines le césarisme soviétique de se rendre à Damas…), parmi d’autres, se prêtent à ce simulacre sinistre, ces festivités éphémères de la culture, dixit Ibrahim Haj Abdi, est une chose. Finalement, tout ce monde-là doit avoir ses raisons : valables ; pas toujours compréhensibles, mais valables. Oublieux sans doute – mais qui peut leur reprocher d’avoir le neurone comme la mémoire : souvent très élastique ? – qu’en se déplaçant à Damas, qu’en allant lustrer le blason d’une ville ancestrale et sublime, certes, mais kidnappée et silencieusement soumise, c’est un régime métastasé qu’ils légitimisent, ces intellectuels pensent peut-être d’abord à ces Damascènes résignés, assujettis et laissés pour compte. Louable intention, sans doute, mais dont ne peuvent aucunement se prévaloir les décideurs, grands ou petits, de la communauté internationale, lorsque eux aussi, sans le savoir ou sans le vouloir, cautionnent la famille Assad.
Une caution ? Encore une fois : mille cautions… Bush parle, parle, parle, et ne fait jamais rien ? Les Assad se marrent – et remercient en secret leur brave Ehud Olmert. Poutine se fâche un peu devant les micros, mais continue de rassurer en coulisses ? Les Assad se marrent – et se mettent à fantasmer sur un nouveau pacte de Varsovie. Sarkozy veut faire de l’antichiraquisme primaire et promouvoir sa politique de réconciliation pour, très vite après, se rendre compte qu’il a totalement perdu son temps et son énergie ? Les Assad se marrent – et adorent en secret la naïveté du bouillonnant showman. Angela Merkel et son Frank-Walter Steinmeier de ministre des AE se crêpent le chignon carrément en public sur un tapis rouge déroulé à Walid Moallem (avec un Faouzi Salloukh clownesque, s’imaginant en chef de la diplomatie libanaise et qui nie, par fax anonyme, que Beyrouth ait protesté à l’adresse de Berlin) ? Les Assad se marrent – et commencent à rêver de pugilats devant les caméras entre Brown et le poupinesque Milliband, ou entre Zapatero et le très Mère Teresa Moratinos, ou d’une démission très Titus et Bérénice du bon docteur Kouchner, ou encore d’une gifle monumentale de la marmoréenne Rice au Texan balourd… Les Arabes menacent de démasquer les trouble-fête, les peine-à-jouir, les empêcheurs d’élire en rond un président au Liban, menacent d’un échec patent du sommet de Damas (qu’est-ce qu’ils s’en moquent, les Assad) tout en continuant de fermer leur gueule ? Les Assad se marrent – beaucoup, et bourrent l’incorrigible Amr Moussa de semsmiyyé à la rose et de kebbé à la cerise en lui donnant plein de tupperwares à offrir à Hosni Moubarak.
Les Assad se marrent, et ils ont bien raison : ils sont, chaque jour, au spectacle. Aux premières loges : spectateurs d’une pantalonnade planétaire dont ils sont censés, pourtant, tenir le premier rôle – et Damas est sacrée capitale culturelle du monde arabe pour 2008. En attendant, Michel Kilo sourit aussi, mais jaune, esprit sain dans un corps sain, entre deux séances d’abdominaux, dans une geôle crasseuse, entre deux sessions d’humiliations et de tortures en tout genre, spécialité maison des maîtres d’une ville, pas n’importe laquelle : la capitale arabe de la culture. Bingo.
Ziyad MAKHOUL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats