Parmi les nombreuses tourmentes de 2007 qui auront marqué notre pays, la béatification du père Jacques Haddad, fondateur des sœurs franciscaines de la Croix et de l’hôpital psychiatrique de la Croix, annoncée par le Vatican en fin d’année, ressuscite quelques espoirs pour notre Liban anéanti par les divisions internes et convoité sans cesse par toutes les puissances régionales et internationales qui y trouvent un terrain fertile pour leurs calculs mercantiles.
« Abouna Yaacoub » a fondé l’hôpital de la Croix en 1919 ; il l’a transformé en asile en 1937 et en hôpital psychiatrique en 1951.
Dans ce haut lieu de la psychiatrie, il a hébergé tous les démunis, les laissés-pour-compte, les « blessés de la vie », comme les qualifierait Jean-Paul II, et surtout les malades mentaux qui n’avaient à l’époque aucune place, aucune structure pour les accueillir.
La maladie mentale équivalait à la lèpre, et le schizophrène des années 30, fui par les hommes, ne trouvait pour remède que le soutien de ceux qui voulaient bien le côtoyer.
Les psychiatres étaient démunis de tout arsenal thérapeutique. On n’offrait comme soins qu’une épaule qui soutient, disait-on. Il a fallu attendre les années 50, pour qu’une molécule expérimentale, la chloropromazine (plus connue sous le nom chimique de Largactil), voit le jour et permette, par son effet puissamment sédatif, aux schizophrènes en état d’agitation extrême d’être approchés par les autres. Le Largactil va faire régner le silence dans les hôpitaux. Avec les antibiotiques, ce neuroleptique découvert par un chirurgien militaire français, Henri Laborit, bouleversera l’avancée de la médecine et peut-être le destin des hommes.
C’est dans cette atmosphère lourde, pesante et dangereuse qu’opérait le père Jacques, avec pour seule arme son écoute, son soutien et sa compassion sans fin. D’aucuns assuraient que sa seule présence suffisait à calmer les angoisses floues et profondément douloureuses, qu’on appelle paranoïdes, des patients qu’il abritait dans ce microcosme particulier qu’est un asile psychiatrique.
Comment faisait-il, baigné parmi le délire et les hallucinations de ses malades, alors que les neuroleptiques n’étaient pas encore nés ? C’est peut-être là que résident son secret et la force du saint.
Il vécut ainsi plus de vingt ans avec ses patients, avant l’arrivée au Liban des premiers cachets de Largactil amenés de France par feu le Dr Édouard Azouri.
Vingt ans où personne n’avait rien, et « Abouna Yaacoub », s’installant dans cette bourgade de Jal el-Dib, déserte à l’époque, où il a juché sa croix, offrait tout, du logis à la tendresse.
Il fut ainsi le premier des psychiatres libanais et, dans un pays où les saints ne maquent pas, il est le seul parmi notre trio céleste (saint Charbel, sainte Rafqa, saint Hardini) à être béatifié et plus tard peut-être canonisé non seulement pour ses prières, mais surtout pour cette œuvre colossale qui est la sienne.
Certes, la prière dans la foi chrétienne est source d’accomplissement. Elle rehausse et sanctifie. Elle n’en demeure pas moins défaillante si elle ne s’accompagne pas aussi de cette ouverture vers l’autre, de cette humanité qu’on peut avoir pour celles et ceux que le sort a brisés par une des maladies les plus terribles que l’on puisse connaître, la schizophrénie.
Dr Sami RICHA
Chef du département de psychiatrie à la
faculté de médecine de l’USJ
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« Abouna Yaacoub » a fondé l’hôpital de la Croix en 1919 ; il l’a transformé en asile en 1937 et en hôpital psychiatrique en 1951.
Dans ce haut lieu de la psychiatrie, il a hébergé tous les démunis, les laissés-pour-compte, les « blessés de la vie », comme les qualifierait Jean-Paul II, et surtout les malades mentaux qui n’avaient à l’époque...