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Actualités - Opinion

PERSPECTIVE Le défenseur de la Cité Michel TOUMA

« Gouverner, c’est construire la Cité, et non pas préparer l’effondrement de ses bases. » Michel Chiha – Le Jour, 22 mai 1946 Le Liban a perdu à la fin de la semaine dernière un grand orientaliste et historien italien, Martiniano Pellegrino Roncaglia, qui, au plus fort des multiples guerres qui ont ensanglanté le pays du Cèdre, est constamment resté attaché à la terre libanaise, dont il a fait sa véritable patrie d’adoption. Roncaglia est l’auteur d’un important et riche ouvrage sur les maronites, publié en 1999. Il y expose, entre autres, le rôle de premier plan joué à travers l’histoire par les patriarches maronites dans l’émergence de l’identité libanaise et, surtout, dans la défense de l’indépendance du Liban. Il évoque notamment, à titre d’exemple, pour illustrer son propos, l’action du patriarche Nasrallah Sfeir « qui a repris en main le flambeau de l’indépendance, de la souveraineté et de l’intégrité du Liban, en y ajoutant la lutte pour la liberté et la justice face à l’oppression, la corruption et l’injustice ». Et d’ajouter : « Le patriarcat maronite est encore une fois le siège du “Defensor civitatis” – défenseur de la Cité, toutes appartenances des victimes confondues ». Plus loin, Roncaglia souligne aussi dans ce cadre : « (Se basant) sur ces prérogatives historiques, il (le patriarche maronite Nasrallah Sfeir) prend encore les positions défensives, depuis 1992, de tous les Libanais opprimés, exploités et bafoués par le gouvernement. Il est devenu la conscience de tous les Libanais, de la multitude silencieuse chrétienne et musulmane. Le président du Parlement, un chiite, proclame à haute voix que le patriarche n’est pas seulement le patriarche des maronites, mais de tout le Liban. » L’intérêt de ce témoignage sur l’apport historique du patriarcat maronite réside dans le fait qu’il est fourni par un observateur italien, imprégné des valeurs laïques de l’Occident. Il apporte ainsi un éclairage objectif et scientifique sur le rôle particulier de Bkerké, non seulement dans la structuration et l’encadrement de la collectivité maronite, mais surtout dans la formation du Liban contemporain. Il suffit en effet de feuilleter rapidement un manuel d’histoire pour réaliser cette place prépondérante constamment occupée par le patriarcat maronite au plan sociopolitique au fil des ans. Et des siècles… Ce rôle national, qui dépasse le simple contexte communautaire, est d’ailleurs publiquement reconnu par les musulmans eux-mêmes, comme le démontrent les prises de position répétées des chefs spirituels et des divers leaders musulmans locaux. Il est également reconnu par la Ligue arabe ainsi que par la communauté internationale, comme l’illustrent, entre autres, les derniers efforts de conciliation arabes et occidentaux ainsi que l’attitude constante des différents hauts responsables étrangers à l’égard de Bkerké. Élémentaire Mr. Watson, diraient certains, face à un tel rappel historique. Certes. Mais si nous avons jugé nécessaire ce rappel, aussi évident et élémentaire soit-il, c’est que des signes inquiétants semblent se profiler à l’horizon. Les insinuations du général Michel Aoun au sujet du rôle et des prérogatives du patriarcat maronite se font de plus en plus fréquentes et paraissent dépasser le contexte des boutades ou des dérives médiatiques. « Je suis le patriarche politique des chrétiens » ; « le patriarche n’est pas élu par le peuple, contrairement à nous, et donc n’a pas de mandat pour décider à notre place » ; « nous considérons que nous avons un mandat et une qualité officielle pour traiter de la chose publique, quant au patriarche, il peut, en tant que citoyen, donner son avis » (ce qui revient à dire que le patriarche maronite n’a, en matière politique, que les droits d’un « citoyen » comme un autre…). Que le général Aoun tente de s’imposer comme le seul leader chrétien, cela est certes répréhensible et condamnable, parce que foncièrement contraire aux traditions libérales, pluralistes et démocratiques de la société libanaise. Mais qu’il s’emploie, comme il en donne l’impression, à vouloir détruire, discréditer et démystifier le rôle national et la place du patriarcat maronite dans la vie publique, cela est dangereux, hautement irresponsable et, surtout, suspect. Une telle attitude revient à saper les racines historiques et sociopolitiques du Liban et de la collectivité chrétienne. Cela revient à effacer des pans entiers de l’histoire du Liban et des chrétiens d’Orient. Le général Aoun cherche-t-il à plonger les Libanais, plus particulièrement les maronites, dans un phénomène d’amnésie historique ? Tente-t-il de modifier ou d’altérer leur mémoire ? Son objectif est-il de détruire, d’une manière insidieuse et systématique, l’autorité et la place du patriarcat maronite au niveau national dans le but de s’ériger en Hassan Nasrallah des chrétiens, dans une opération de mimétisme politico-communautaire, afin de s’imposer, lui, comme la seule autorité morale capable de déterminer de manière exclusive où est le Bien et où se situe le Mal, en sa qualité de leader charismatique de type messianique ? Cette campagne reflète-t-elle aussi, en filigrane, un anticléricalisme qui n’ose pas dire son nom, dont la possible origine et les desseins ne sont peut-être pas difficiles à déceler ? Autant d’interrogations qu’un observateur averti ne peut s’empêcher de soulever devant une telle insistance à démystifier le rôle de Bkerké. Cette entreprise de discrédit est d’autant plus injustifiée, et injuste, que nul n’ignore que le patriarche maronite a été ces dernières années, plus précisément depuis le premier appel de Bkerké, en septembre 2000, le véritable précurseur de la lutte pour le recouvrement de l’indépendance et de la souveraineté du Liban. Plus important encore, lors du synode patriarcal maronite – dont les conclusions ont été publiées dans leur forme finale en 2006 –, le cardinal Sfeir n’a pas manqué d’adopter des positions avant-gardistes en vue de l’édification d’un État civil et de la promotion de la citoyenneté. Dans le chapitre « l’église maronite et la politique », l’on peut lire ainsi la clause suivante, approuvée à l’initiative de Mgr Sfeir : (…) « L’État démocratique et moderne préconisé est l’État qui assure une franche distinction, jusqu’à la limite de la séparation, entre la religion et l’État » (n° 45). Ce positionnement constamment défendu par le patriarche rend totalement déplacée toute surenchère populiste sur la place que devrait occuper Bkerké dans la vie politique du pays. Une place qui se manifeste, historiquement, au niveau des grandes options nationales, de la raison d’être et des fondements de l’entité libanaise, et non pas en termes de calculs politiciens conjoncturels. Dans sa campagne de discrédit, le général Aoun ne semble pas établir la distinction entre ces deux plans. Cette omission est d’autant plus déplorable qu’au moins pour trois questions fondamentales – le rejet, en 2005, de la loi électorale de 2000, le refus du projet de sit-in autour du palais de Baabda pour contraindre Émile Lahoud à démissionner, et l’affaire du quorum requis pour l’élection présidentielle –, le cardinal Sfeir a adopté une position tranchée qui a rejoint celle du chef du CPL et du 8 Mars. Le patriarche n’a-t-il donc le droit d’assumer son rôle national que lorsque son attitude se recoupe avec celle de l’opposition ? Mais le plus inquiétant sans doute dans les attaques répétitives lancées par le général Aoun contre Bkerké est que cette démarche s’inscrit dans le prolongement de l’entreprise de destruction systématique à laquelle le chef du courant aouniste se livre depuis près de deux ans et qui prend pour cible toute la symbolique et la dimension historique du projet fondateur que représente le 14 Mars, perçu non pas sous l’angle politicien, mais en tant qu’expression de la révolution du Cèdre. Sans compter aussi les efforts continus visant à discréditer, de manière concomitante, le premier gouvernement indépendantiste de l’histoire contemporaine du Liban ainsi que le premier président du Conseil sunnite qui a eu l’audace de dire à la Syrie ses quatre vérités en face… Être frondeur et rejeter l’ordre établi est souvent salutaire dans la vie d’une nation. À condition toutefois que l’alternative soit claire et convaincante. Et qu’elle ne constitue pas un grand bond en arrière, dans le sens contraire au cours de l’histoire. Car à ce stade de l’évolution du Liban, l’enjeu aujourd’hui est de « construire la Cité » et non pas d’en détruire les fondements pour servir de sombres et inavouables desseins.
« Gouverner, c’est construire la Cité, et non pas préparer l’effondrement de ses bases. »
Michel Chiha – Le Jour, 22 mai 1946

Le Liban a perdu à la fin de la semaine dernière un grand orientaliste et historien italien, Martiniano Pellegrino Roncaglia, qui, au plus fort des multiples guerres qui ont ensanglanté le pays du Cèdre, est constamment resté attaché à la terre libanaise, dont il a fait sa véritable patrie d’adoption. Roncaglia est l’auteur d’un important et riche ouvrage sur les maronites, publié en 1999. Il y expose, entre autres, le rôle de premier plan joué à travers l’histoire par les patriarches maronites dans l’émergence de l’identité libanaise et, surtout, dans la défense de l’indépendance du Liban. Il évoque notamment, à titre d’exemple, pour illustrer son propos,...