Deuxième semaine de 2008.
Même un être humain se rouille, à force de trop attendre. Tout le monde se demande d’ailleurs comment il fait pour attendre autant et aussi silencieusement, aussi discrètement, Michel Sleimane. Comment, et surtout de quoi, il nourrit sa patience. Comment il fait pour (r)avaler aussi profondément et sa fierté (il n’a encore claqué aucune porte) et des couleuvres par familles entières (c’est déjà le douzième report…). Pratiquement pas un geste d’agacement, pas de soupirs exaspérés, pas de prises de position exacerbées, rien ; à peine une visite surprise à Bkerké par-ci, une autre au Sérail par-là ; à peine quelques généralités bien pensées et bien pensantes sur l’armée, son rôle, son abnégation, ses sacrifices, à quel point elle est incontournable, fondamentale, etc. C’est le grand muet.
Pourquoi ? Par politesse : Je vous en prie, prenez tout votre temps, pour vous j’ai tout le mien ? Par orgueil : S’ils attendent que je les supplie, ils peuvent se mordre un œil ? Par calcul : Plus je me montre conciliant avec les uns et les autres mieux ce sera ? Par cynisme : Ils finiront bien par m’élire et alors ils verront de quoi un Amchiote est capable ? Par boulimie démesurée : Il est hors de question que je ne m’installe pas à Baabda ? Et pourtant : après toutes ces années passées à la tête de la troupe, ces années passées à naviguer dans mille et une eaux troubles, à éviter mille et un pièges ; après des mois au cours desquels il a su ménager la chèvre, le chou et le ruisseau que la chèvre emprunterait pour se taper le chou, après les bruits et les fureurs, les louvoiements, les esquives, qu’est-ce qui peut bien empêcher Michel Sleimane d’aller, les doigts de pied en éventail, vivre une sympathique et confortable retraite, entre sea, sex et sun ? Qu’est-ce qui le pousse à languir, presque au coin, le temps que se déroule, éventuellement, le sommet arabe à Damas, qu’aboutissent, peut-être, les discussions syro-saoudiennes, que se tiennent les législatives en Iran, que se terminent les primaires américaines, que s’établissent des relations diplomatiques entre Israël et la Palestine, que se résolve le conflit frontalier suédo-tibétain, que les petits-fils de Amr Moussa et de Bernard Kouchner s’en viennent à Beyrouth essayer de réconcilier entre eux les petits-fils du 14 et du 8 Mars ?
Serait-ce cette attraction désastre qui fait qu’aucun homme, aucune femme, aussi riches, aussi prestigieux, aussi repus, aussi intelligents soient-ils, ne peuvent résister au magnétisme d’un fauteuil présidentiel, fût-il celui d’un conseil municipal au fond d’une brousse ? Il y a certainement autre chose. Cette exacte même autre chose qui bâillonne Michel Sleimane. Qui interdit à ce roi, visiblement toujours sans lendemain, de s’exprimer, de déverser tout ce qu’il retient depuis des semaines. Sauf qu’à un moment ou un autre, Michel Sleimane devra nécessairement, naturellement, lâcher les eaux. S’adresser officiellement, directement, à l’opinion publique, notamment libanaise, devant les caméras et les micros, sans passer par les coulisses, et coincer au pied de mille murs tous ceux qui ont béni, serait-ce du bout des lèvres, sa candidature, mais qui font tout pour la retarder, la dynamiter. À un moment ou à un autre, Michel Sleimane devra réussir là où tous les Kouchner et les Moussa de la planète ont échoué : dire, épeler, qui bloque. Et s’il ne veut ni oser ni dire la vérité (Walid Moallem et ses maîtres n’espèrent que cela), alors qu’il renonce publiquement à cette candidature, qu’il renvoie chacun à ses responsabilités, peut-être les récalcitrants finiront-ils par ramper jusqu’à la place de l’Étoile pour l’élire. Parce qu’en refusant de crever l’abcès, en continuant à se taire, Michel Sleimane se transforme en rien d’autre que le complice, certes involontaire, de cette somptueuse duperie qu’essaient de mener jusqu’au bout la famille Assad, Hassan Nasrallah et Michel Aoun.
En attendant, le très militaire commandant en chef de l’armée peut commencer un indispensable entraînement, une formation capitale, un véritable stage : celui pour savoir choisir et porter le costume et la cravate après toutes ces années de kaki, d’épaulettes et de galons totalement incompatibles avec la fonction à laquelle le futur ex-général Sleimane prétend. Les exemples de passage à l’acte, de l’uniforme vers le costume, qui ont précédé se sont avérés tous (deux) désastreux, et personne n’est jamais assez prudent : des visites-éclair chez Armani, Hugo Boss, Prada, Comme des garçons et Hedi Slimane s’imposent. Et pour les cravates, ne jamais oublier d’impérativement bannir les couleurs criardes aussi bien que pastel chères au prédécesseur, et d’abuser d’Hermès et de Zegna. Le fond seul ne sert à rien ; la forme est indispensable : rien ne ressemble autant à un ancien général de l’armée qu’un ancien général de l’armée. Et des anciens généraux de l’armée, à la présidence ou ailleurs, les Libanais en ont soupé.
Ziyad MAKHOUL
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Même un être humain se rouille, à force de trop attendre. Tout le monde se demande d’ailleurs comment il fait pour attendre autant et aussi silencieusement, aussi discrètement, Michel Sleimane. Comment, et surtout de quoi, il nourrit sa patience. Comment il fait pour (r)avaler aussi profondément et sa fierté (il n’a encore claqué aucune porte) et des couleuvres par familles entières (c’est déjà le douzième report…). Pratiquement pas un geste d’agacement, pas de soupirs exaspérés, pas de prises de position exacerbées, rien ; à peine une visite surprise à Bkerké par-ci, une autre au Sérail par-là ; à peine quelques généralités bien pensées et bien pensantes sur l’armée, son rôle, son abnégation, ses sacrifices, à quel point elle est incontournable, fondamentale, etc....