Par le Dr Sophie Nivoix*
L’anthropomorphisme consiste à attribuer à des objets naturels ou divins des caractéristiques humaines, à des fins explicatives ou représentatives. Les sentiments, les actes ou les traits des humains peuvent-ils transparaître de façon si forte dans leurs décisions que celles-ci en revêtent l’apparence ? C’est une question qui mérite d’être soulevée lorsque l’on recense quelques expressions couramment usitées pour qualifier les mouvements des marchés boursiers.
Si le marché connaît une phase de croissance marquée, on annonce qu’il continue son ascension puis qu’il atteint des sommets. Lorsque la hausse paraît trop importante, il est aussi parfois question de fièvre. Sur un plan plus psychologique, la Bourse voit sa réaction qualifiée d’optimiste, d’enthousiaste, voire d’euphorique. Mais si la croissance ralentit, on lit dans la presse que le marché s’essouffle, ou qu’il reprend son souffle et récupère des forces.
S’il est orienté à la baisse et que la conjoncture semble défavorable, les docteurs en économie ou en gestion ont tôt fait de diagnostiquer que le marché s’enrhume ou qu’il tousse (mais sans fièvre, dans ce cas !). Les observateurs plus sensibles aux émotions diront qu’il s’inquiète, qu’il doute ou encore qu’il est déprimé.
Quant à la description chartiste des mouvements des titres cotés, elle n’est pas en reste. Ainsi, l’analyse technique tente en effet à des fins prévisionnelles de reconnaître des formes de « têtes et épaules » ou de trouver la « ligne de cou » au sein des graphiques représentant l’évolution du marché. On en viendrait presque à s’étonner de ne pas y trouver les jambes indispensables pour arpenter des courbes souvent pentues. Et lorsque l’observateur souhaite exprimer son désaccord avec les mouvements du marché, il n’hésite pas à reprocher à celui-ci son indécision, sa versatilité, son exubérance (qualifiée même d’irrationnelle par un ancien président de la Réserve fédérale américaine) ou plus directement ses erreurs.
Nous constatons donc une véritable extension des dimensions dans lesquelles les marchés financiers semblent se mouvoir, alors qu’a priori, seul l’axe des ordonnées d’un graphique temporel serait nécessaire. Remarquons qu’un tel phénomène d’anthropomorphisme ne se produit ni avec un thermomètre, qui reste froid devant les affres annoncées du réchauffement planétaire ou la renaissance végétale chaque printemps, ni avec un tensiomètre par exemple, chez lequel on ne décèle de nervosité ni au bras d’une personne proche de l’infarctus ni à celui d’un sportif entraîné.
Par ailleurs, on peut se demander si les sentiments que l’on prête au marché sont ceux des investisseurs (nombreux, et dont les anticipations se révèlent nécessairement hétérogènes) ayant réalisé les transactions, ou ceux des observateurs du résultat agrégé (et donc apparemment plus homogène) de ces transactions. La différence s’avère souvent notable, dans la mesure où toute transaction est déjà le fruit de deux prises de position – acheteuse et vendeuse – par définition différentes.
Mais si toutes ces manières de décrire les mouvements boursiers ne semblent pas hors de propos ou absurdes, peut-être est-ce simplement parce que le marché financier, en dépit de toute l’informatique à laquelle il a recours, n’est que la somme de multiples décisions individuelles. Et donc que le cours d’un titre ou d’une matière première, si faible ou élevé qu’il puisse apparaître, loin de provenir de forces obscures et incontrôlables, représente le résultat d’un ensemble de décisions… humaines !
* Spécialiste de finance à l’Université de Poitiers, professeur à l’ESA. En coopération avec ESA
En coopération avec : l'ESA
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