L’affaire du nounours dans une école de Khartoum a fait la une de tous les journaux de la planète. Pour la plupart des gens, cet incident peut paraître ridicule, pour d’autres il s’agirait d’un incident politique et, enfin, pour une toute petite minorité, l’affaire mériterait d’être montée en épingle. Dans toute cette triste histoire, les faits en eux-mêmes sont de peu d’importance au regard des réactions et des émotions qu’ils ont déchaînées. Nous vivons dans un monde si fortement chargé de colère, de vexations et de méfiance, que la moindre étincelle peut déclencher l’incendie. Si nous ne nous employons pas à étouffer les haines et à dissiper les malentendus, la conflagration est au coin de la rue.
Le « monde » de l’islam n’est pas une entité uniforme, dotée de politiques bien établies et de certitudes constitutionnelles. C’est plutôt une union sans frontières, l’oumma de croyants provenant d’une multitude de contextes raciaux, nationaux et sociaux. L’islam est un ensemble universel de valeurs, trop souvent récupérées par des gouvernements, des groupes d’intérêts et des bandes d’individus dont les intérêts sont autres que la recherche du bien public ou de l’entente pacifique entre les trois confessions abrahamiques. Nous sommes les occupants d’un monde en plein bouleversement, bombardés par des milliards d’octets d’information médiatisée. Nous avons de ce fait la responsabilité de coder les nouvelles auxquelles nous sommes exposés afin de comprendre les réalités de notre époque.
Les communautés musulmanes ressentent une vive colère devant ce qu’elles croient être une agression perpétrée par les gouvernements et les médias occidentaux contre leur foi et contre leurs frères et sœurs dans le monde. De même, pour de nombreux occidentaux, les voix isolées de personnages non représentatifs comme Oussama Ben Laden ont été tellement médiatisées qu’elles en sont devenues des symboles, dont les paroles malintentionnées sont injustement comprises comme un message de tous les musulmans. Dans les deux cas, ces perceptions ont pu prendre corps grâce à la peur, à l’incompréhension et à l’insistance médiatique. Ce ne sont là que des perceptions erronées de l’« autre », mais qui s’en soucie ? Au cours de l’histoire, la perception de l’autre a toujours agi avec force : elle a alimenté la haine, déclenché des guerres et apporté le malheur dans la vie de millions d’êtres humains qui se sont vu refuser leur part légitime des ressources de notre monde.
Abandonnons donc cette course qui ne peut conduire qu’à notre destruction mutuelle. Le cas de Gillian Gibbons n’est pas un nouvel exemple du mépris dont témoigne l’impérialiste occidental à l’égard de l’islam et de ses traditions. Il ne confirme pas non plus l’intransigeance et l’intolérance de l’islam. Avec intelligence, nous devons déconstruire les événements de ce genre et les analyser dans leur réalité. À n’en pas douter, cette affaire n’aurait pu se produire ni à un autre moment ni en un autre lieu. La nature particulière des relations entre le Soudan et le Royaume-Uni, de même que les relations interpersonnelles et les structures de la communication à l’intérieur de Unity High School, sont pour beaucoup dans la façon dont cette affaire a été traitée et médiatisée. Les procédures juridiques et diplomatiques qui se sont déclenchées ont rapidement été emportées dans le tourbillon d’une dynamique d’origine strictement locale.
Le plus inquiétant, c’est que toute cette affaire soit sortie d’une salle de classe. Je vois là un trait prédominant de ce que de nos jours on croit être un conflit entre islam et Occident. À n’en pas douter, le petit garçon de sept ans qui partage son nom avec le prophète Mohammad (que la paix soit sur lui) et qui, innocemment, voulait y voir le symbole de l’amour des enfants du monde entier, s’interroge sur sa propre identité. S’il ne peut pas donner son nom dans un acte d’amour authentique, alors qui est-il, quelles sont ses valeurs ?
Le nom du prophète Mohammad mérite effectivement notre respect, notre protection, il mérite d’être placé au-dessus du profane. Mais ce qui compte, c’est ce que représente ce nom. Les valeurs du prophète Mohammad guident le musulman dans tout le cours de sa vie. Ses enseignements doivent être interprétés selon nos propres circonstances, et sa vie doit être un exemple pour nous tous. Si nous ne révérions que le nom, nous ne le donnerions pas à nos enfants – car quel enfant, si chéri soit-il, pourrait honorer le Prophète en vivant une vie à l’égal de la sienne ? Quant aux parents dont les enfants n’ont pas vécu une vie de bon musulman, doivent-ils être punis pour avoir déshonoré le nom du Prophète ?
Aux Occidentaux qui ont choisi de trouver dans ce dernier scoop médiatique une preuve de plus que l’islam, cette menace à l’« autre », doit être craint et vilipendé, je demanderais de faire preuve d’esprit de raison et d’analyse. Prenez-le pour ce que c’est, un cas particulier d’actions et de réactions dans un pays en crise. Quand on voit l’effet que l’incident a eu sur l’entente entre les peuples, on peut mesurer combien nous nous sommes enfoncés dans la voie du malentendu.
À l’époque de la mondialisation, nous multiplions forcément nos contacts avec d’autres peuples et d’autres cultures. Ce n’est pas pour autant que nous allons partager une affinité culturelle totale avec tous ceux que nous rencontrons au cours de nos voyages. Il faut s’en réjouir, car la diversité a toujours été la force motrice des réalisations des civilisations humaines. Mais en tout temps nos actes doivent tenir compte des sources de la colère et de la méfiance.
Efforçons-nous de comprendre les cultures que nous rencontrons, d’ouvrir les bras à ceux qui viennent vers nous dans de bonnes intentions. Nous vivons une époque difficile, et nombreux sont ceux qui voudraient semer la zizanie et la dissension là où elles n’ont aucune raison d’exister. Faisons ce qu’il faut pour ne pas les aider dans cette œuvre de destruction.
* Le prince Hassan ben Talal, frère de feu le roi Hussein de Jordanie, préside plusieurs organismes spécialisés dans divers domaines : diplomatie, études interconfessionnelles, science et technologie.
Source : Service de presse de Common Ground (CGNews).
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Le « monde » de l’islam n’est pas une entité uniforme, dotée de politiques bien...