Serions-nous devenus, par tragique nécessité, par l’effet d’une terrible accoutumance, un peuple de pleureuses ? Et les chefs libanais ne consentent-ils plus à enterrer la hache de guerre que l’espace d’une prière aux morts ? N’arrivent-ils plus à se retrouver désormais, à se côtoyer, autrement que devant des cercueils renfermant de pauvres restes déchiquetés, comme c’était le cas hier aux obsèques du général François el-Hajj et de son fidèle compagnon ?
Il faudra s’en faire une raison : dans ce pays qui eût pu être celui de la douceur de vivre, c’est la mort qui a élu domicile. Pire encore, qui s’est installée non point seulement dans la rue, mais dans les esprits, dans les consciences. Car à peine encaissé le deuil, à peine achevées les condoléances, elle devient matière à polémique interne, la mort : de là où elle devrait commander la pudeur, la décence, la communion dans la crainte d’un fléau qui devrait inspirer à tous la même et sainte horreur, elle ne fait qu’exacerber les rancœurs, qu’alimenter les accusations, les plus extravagantes parfois.
De nouveaux exemples en ont été fournis à peine était assassiné, mercredi, le regretté chef des opérations militaires : des allusions à peine voilées ont paru mettre en cause le gouvernement lui-même – un gouvernement saigné à profusion, pourtant – et même... le Conseil de sécurité des Nations unies, coupable, lui, d’avoir mis en garde contre les risques de dérapage ! Et au plan strictement politique, le mandat de négocier un règlement qu’a donné l’opposition au général Michel Aoun n’a fait en réalité qu’attiser le débat. Car si la vitrine a varié, c’est la même marchandise qui reste proposée, dont le numéro deux du Hezbollah s’est chargé de vanter les douteux attraits : un panier d’exigences dont la satisfaction reviendrait, pour la majorité, à une reddition inconditionnelle, et aussi, pour l’unique candidat d’entente à la présidence, à une pitoyable sinécure dénuée de prestige autant que de substance.
Cela étant constaté, certain lieu commun veut que la seule parade à la terreur s’acharnant contre leur patrie ne peut être que l’unité des Libanais. Voilà qui répondrait aux vœux de tous les citoyens certes, cela sonne bien dans les prêches religieux, dans les harangues politiques de circonstance, dans les conseils que nous prodiguent les nations amies. Mais est-ce tout à fait vrai ? Et ne faudra-t-il pas davantage que des accolades interlibanaises pour déjouer le complot visant ouvertement, outrageusement, le pays ?
Jusqu’à nouvel ordre – ou désordre – ce ne sont pas des Libanais en effet, ou pour le moins des forces politiques libanaises, qui œuvrent à liquider, à coups d’attentats à la bombe, d’autres Libanais. Ces derniers se rallieraient-ils par miracle autour d’une même vision nationale, d’une même notion de l’État, des règles démocratiques, des singularités et affinités culturelles, que l’on verrait sans doute les assassins du dehors redoubler d’ardeur, tant est clair l’objectif poursuivi : le règne du chaos, la propagation du vide, le démantèlement systématique d’une république devenue ingouvernable pour avoir voulu se débrouiller toute seule et qui se retrouve aujourd’hui avec un peuple divisé, un Parlement suspendu, un gouvernement assiégé, une présidence gelée et une armée ciblée à son tour dans son propre fief de Baabda-Yarzé.
Que l’entente domestique soit avant tout l’affaire des parties locales elles-mêmes, c’est évident ; mais ce n’est pas tout, une fois de plus. Car pas plus que la communauté internationale ne peut se mettre à la place des Libanais pour débattre du système, les Libanais n’ont la capacité de se substituer à l’ONU et aux puissances engagées à protéger leurs aspirations à l’émancipation contre des périls spécifiquement, notoirement, indiscutablement extérieurs.
Issa GORAIEB
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Il faudra s’en faire une raison : dans ce pays qui eût pu être celui de la douceur de vivre, c’est la mort qui a élu domicile. Pire encore, qui s’est installée non point seulement dans la rue, mais dans les esprits, dans les consciences. Car à peine encaissé le deuil, à peine achevées les condoléances, elle devient matière à polémique...