On voudrait nous faire croire que le blocage (qui ressemble à un carnage) est dû à la bonne ou mauvaise foi d’un tel ou, pire, à la bonne ou mauvaise humeur de tel autre diplomate qui prétend tout savoir et tout contrôler. Il n’en est rien… Parce que le problème est d’abord structurel et n’est surtout pas conjoncturel. En effet, en dépit de ces petits problèmes entre politiciens, qui s’avèrent le plus souvent infantiles de caractère, le problème demeure constitutionnel. Bien qu’ayant revêtu une dimension politique certaine, avec une coloration beaucoup plus éthique que morale, la crise actuelle est d’abord une crise constitutionnelle. D’ailleurs ce sont bien les institutions de la IIe République et cette République en soi qui sont menacées à cause du vide institutionnel. La fameuse Constitution de Taëf, endossée avec les réaménagements d’ordre pratique que l’on sait par les Syriens avec un feu vert international, se trouve aujourd’hui incapable d’arbitrer un conflit institutionnel, un différend constitutionnel, car ayant pour pierre angulaire la démocratie consensuelle dans un État unitaire. Cette crise constitutionnelle n’est-elle pas en soi la conséquence d’une crise du pacte social libanais en mal de stabilité ?
La démocratie consensuelle dans un État unitaire aboutit à la résolution des conflits par le consensus. Mais que se passe-t-il si ce consensualisme (entre les communautés, pour parler vrai) fait défaut? Rien… Au lieu de purger la négativité par un mécanisme institutionnel, c’est le blocage qui prend le dessus. C’est le vide. Le handicap. Le néant. Un néant juridique. Un néant institutionnel. Un néant étatique. Un néant populiste. Nous illustrons par des exemples, à titre indicatif, l’incapacité de ce mécanisme à régler un quelconque différend entre Libanais. Nous citons la colère anarchique de 1958, la renonciation à la souveraineté de 1969, dont la principale conséquence inéluctable fut 1975 et les événements tragiques qui en découlèrent. Le tronc commun de ces événements n’est autre que l’incapacité des institutions étatiques à résoudre les divergences entre les pôles du pouvoir. Ce mécanisme a pour consécration matérielle le blocage inefficace en temps de crise. Mais il peut néanmoins avoir un autre aspect, beaucoup plus périlleux.
Parce qu’autrefois, lorsque la botte syrienne gouvernait, à défaut de consensualisme, les chrétiens furent ignorés après avoir été massacrés. Autrefois, les yeux du Big Brother qui tissa un mythe, celui de la « pax syriana », gouvernaient sans partage et arbitraient les conflits internes. Et il faut le dire, parce que l’histoire peut témoigner, qu’une tranche assez importante de politiciens était en extase alors, car fière de sa loyauté au fameux « parrain ». C’est la raison pour laquelle une pratique anticonstitutionnelle se développa, celle de la troïka, visant à réconcilier les grands gosses de la bonne politique incapables de se mettre d’accord sur la façon de gouverner, c’est-à-dire sur la façon de distribuer les tranches de fromage. Et les petites réunions en catimini préparaient les grands meetings pour que la photo soit prise, et que le peuple garde une bonne impression de la gestion de l’État. Ce fut l’ère de la paix empoisonnée, car dénuée de liberté. Ce fut l’ère des bottes qui piétinèrent les prétentieux dissidents. C’était il n’y a pas longtemps. Mais aujourd’hui, rien n’est plus comme avant, et j’ai cru avoir entendu quelqu’un dire que cela était bien le passé et que ce passé était bel et bien révolu. Et pour de bon. Pourtant…
Comment la démocratie consensuelle dans un État unitaire dictera-t-elle ses avatars jacobins aujourd’hui, à l’heure où le régime syrien prétend avoir retiré ses agents du Liban ? Quel président pour quel Liban ?
L’équilibre confessionnel instauré à ce jour et jusqu’à nouvel ordre fait que finalement le Premier ministre sunnite est choisi par l’autorité sunnite la plus influente, le président du Parlement chiite par les chefs de sa communauté. Voici le système mis en place. Telle est la règle du jeu. Pourquoi alors cette discrimination dans le traitement ? Pourquoi faut-il un consensus intercommunautaire pour l’élection du président maronite ? Ce n’est pas une question de nombre et de démographie, mais de mentalité « dhimmie ». Est-ce parce que les chrétiens n’ont pas un seul chef suprême? Ce n’est vraiment pas un argument qui tient de toute façon. Parce que la diversité est une nécessite, surtout en temps de paix, dans les démocraties.
De toute façon, la Constitution de Taëf a réduit la présidence à un rôle purement honorifique, au point qu’un éminent politicien libanais, ayant appartenu au courant souverainiste, confia peu avant sa mort durant les années 90 : « Le président maronite du Liban a fini par ressembler à la reine d’Angleterre. Mais celle-ci a au moins le mérite d’avoir une autorité morale sur ses concitoyens et au sein de la communauté internationale. » Le président Amine Gemayel aurait-il été le dernier président maronite fort élu à la fin du siècle dernier ?
En ces heures difficiles, on ne peut oublier nos martyrs, les martyrs de la paix surtout. On ne peut oublier cette voix audible et confiante qui disait les choses clairement et sans aucun complexe. On ne peut oublier Pierre Amine Gemayel. On ne peut oublier la sagesse d’Antoine Ghanem qui lisait les événements avec beaucoup de détachement. On ne peut oublier Gebran Tuéni et sa fameuse révolte contre le président, lorsqu’il cria de son exil parisien: « Où est le président de la République ? N’a-t-il pas un poste de télévision chez lui ? »
Nay GHANEM
Étudiante en quatrième année
de droit, USJ
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