Pareil à une poule décapitée, ce pays court dans tous les sens et sans savoir où il va, il y va très vite. Personne aux commandes (trop de chefs tue le chef), cacophonie d’intérêts contradictoires, inflation de manœuvres et de bluff, absence de stratégie, poker de tricheurs où chacun, tour à tour, prétend changer la règle en cours de partie. L’unique enjeu de ces gesticulations monstrueuses n’est en définitive que le bon peuple du Liban qui a cru naïvement, un certain mois de mars, exprimer ses désirs et se faire écouter. Vaut-il mieux écrire « les » peuples ? car ce sont deux populations différentes, deux cultures à nombre égal mais difficilement compatibles, qui avaient à l’époque confronté leurs aspirations et joué en masse de leur visibilité. Il était déjà clair qu’aucune des deux parties ne pourrait ni convaincre l’autre, ni lui imposer sa vision, ni proposer de projet fédérateur. Trop de peuple tue le peuple. Depuis, de déclarations véhémentes en contre-déclarations enflammées, le langage politique a épuisé les registres. De la courtoisie affectée à l’injure la plus vile, des basses dramatiques aux stridulations narquoises, les mots se sont vidés de leur contenu. Trop de discours tue le discours.
En littérature, on a toujours su que la parole était le seul moyen de différer la mort. Quand la parole perd son sens, elle perd le pouvoir de tenir le néant à distance. On sait alors, au Liban plus qu’ailleurs, qu’il y aura violence. Plus objectivement, dans la tragédie de ce pays, bouclée selon la règle classique de l’unité du temps, du lieu et de l’action, la seule issue possible, le seul moyen de sortir de l’impasse, de briser le cercle, est de verser le sang. Ici, le meurtre est la réponse du joueur acculé, la table rase sur laquelle s’impose la prolongation irrégulière d’une partie létale.
Les voilà qui retrouvent un semblant de courtoisie, les chefs. Ils se serrent la pince. Consolent la veuve et l’orphelin. La main sur le cœur, condoléances, sincères, qu’il soit le dernier, que plus jamais, vivons en frères, unissons-nous, aimons-nous. Au 12e assassinat, il n’y a plus de larmes pour pleurer. Trop de mort tue la mort. Il n’y a plus de méfiance, trop de peur tue la peur. Il y a même comme de la joie, trop de deuil tue le deuil. Il n’y a plus de passé ni d’avenir, le présent a tout pris. Il n’y a même plus de nausée, on a tout vomi. Et si nos nerfs sont usés, il nous reste cette vie réflexe qui nous fait courir en tous sens, pareils à des poules décapitées.
Fifi ABOU DIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Pareil à une poule décapitée, ce pays court dans tous les sens et sans savoir où il va, il y va très vite. Personne aux commandes (trop de chefs tue le chef), cacophonie d’intérêts contradictoires, inflation de manœuvres et de bluff, absence de stratégie, poker de tricheurs où chacun, tour à tour, prétend changer la règle en cours de partie. L’unique enjeu de ces gesticulations monstrueuses n’est en définitive que le bon peuple du Liban qui a cru naïvement, un certain mois de mars, exprimer ses désirs et se faire écouter. Vaut-il mieux écrire « les » peuples ? car ce sont deux populations différentes, deux cultures à nombre égal mais difficilement compatibles, qui avaient à l’époque confronté leurs aspirations et joué en masse de leur visibilité. Il était déjà clair qu’aucune des deux parties ne...