C’était à l’heure où Beyrouth s’éveille, où les bus de ramassage scolaire sillonnent déjà les routes, où les banlieusards commencent à affluer vers la capitale pour gagner leur lieu de travail. Connu pour son acharnement à la tâche autant que pour sa compétence professionnelle et ses hautes qualités morales, le général François el-Hajj était un de ces lève-tôt guettant les premières lueurs du jour et rognant volontiers sur la trêve de la nuit. Et c’est à l’entrée de Baabda, sur ce rond-point jouxtant le siège de la municipalité – et où le stationnement est rigoureusement interdit pourtant –, que l’attendait tranquillement la classique pourvoyeuse de mort sur quatre roues.
Par son procédé, l’attentat à la bombe d’hier n’est guère nouveau hélas, et il rappelle plus particulièrement celui qui, il y a deux ans jour pour jour, emporta le très regretté journaliste et député Gebran Tuéni. À la différence de tous les autres cependant, cet attentat ne visait pas une personnalité du 14 Mars, mais un des principaux rouages humains de l’armée, seule institution demeurée intacte, incontestée, dans un pays au gouvernement bancal, au Parlement neutralisé par son propre président et privé désormais de chef d’État. C’est dire que la guerre terroriste menée contre le Liban vient d’atteindre ce qui est peut-être son ultime palier, et cela au moment précis où l’impasse politico-constitutionnelle, la faillite du système et les graves fissures apparues dans la formule de coexistence libanaise se conjuguent pour faire d’un militaire, le commandant de la troupe Michel Sleimane, l’unique candidat de consensus à la présidence de la République.
Plus que quiconque, le général François el-Hajj, natif du village frontalier de Rmeich, était au fait de la puissance dévastatrice de l’ennemi israélien, laquelle s’est exercée des décennies durant contre la terre cuite et recuite du Liban-Sud. Il était non moins conscient toutefois des périls mortels – et même particulièrement mortels pour un pays pluriconfessionnel comme le Liban – que représentent toutes les dérives idéologiques qui, du message céleste, ont fait un instrument de haine, de crime, de terreur. Chef d’opérations de l’armée, el-Hajj fut ainsi le moteur et coordinateur de la campagne du camp palestinien de Nahr el-Bared où s’étaient retranchés les activistes du Fateh el-Islam.
Mais surtout, le général el-Hajj était naturellement promis à la succession du commandant de l’armée si celui-ci était élu président, et c’est là où son assassinat revêt valeur de message hors-série : la sanglante missive se trouvant adressée non plus seulement au peuple libanais, mais spécifiquement aussi, en pli recommandé, au général Michel Sleimane lui-même. Au premier, l’implacable machine de mort a voulu signifier une fois de plus qu’elle est toujours là, terriblement efficace, jouissant d’une insolente impunité en dépit de toutes les injonctions internationales, appliquée à tuer, par-delà les hommes, les volontés, l’esprit de résistance, les aspirations de tout un peuple à l’harmonie étatique, à la liberté, à la souveraineté et à la justice.
À Michel Sleimane qui s’est fait fort – président ou non – de préserver en toute circonstance l’ordre public, qui entend être un président à part entière, libre de toute hypothèque consensuelle, notamment en ce qui concerne les nominations de nouveaux responsables sécuritaires, sans doute a-t-on voulu rappeler qu’il n’existe pas a priori – c’est-à-dire hors de toute concertation régionale – de sanctuaire au Liban. Et que cette forme suprême d’insécurité qu’est le terrorisme peut frapper à sa propre porte, sévir contre les plus proches de ses proches.
Enfin, la brutale élimination de François el-Hajj, qui joua un rôle actif dans les funestes combats entre chrétiens et dont la perte a été durement ressentie d’ailleurs par son ancien supérieur le général Michel Aoun, pourrait servir, si l’on n’y prend garde, à raviver les tensions au sein de cette même communauté.
D’une pierre plus d’un coup : le raffinement, c’est aussi l’affaire des assassins.
Issa GORAIEB
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Par son procédé, l’attentat à la bombe d’hier n’est guère nouveau hélas, et il rappelle plus particulièrement...