Par Robert SKIDELSKY*
La plus grande déception de l’ère postcommuniste a été l’échec de l’Occident, particulièrement de l’Europe, à bâtir une relation réussie avec la Russie. La plupart des décideurs et des experts s’attendaient, après les troubles d’une inévitable période de transition, à voir la Russie rejoindre les États-Unis et l’Europe dans un partenariat stratégique et économique, basé sur des valeurs et des intérêts communs. La vitesse du changement est peut-être douteuse, mais pas la direction qu’il prend. Or, le triomphe électoral massif de Vladimir Poutine lors des élections à la Douma cette semaine a fait mentir cette théorie.
Aujourd’hui, les intérêts communs ont diminué comme peau de chagrin et les valeurs sont parties dans des directions différentes. La Russie renaissante est devenue la première puissance révisionniste mondiale, rejetant un statu quo basé sur le concept de victoire occidentale dans la guerre froide. Ses deux atouts de superpuissance, les armes nucléaires et l’énergie, en font un leader potentiel de toutes les puissances plus petites et frustrées par leur position dans le monde. Un éventuel axe Russie-Chine, basé sur la résistance commune à l’hégémonie des États-Unis, porte en lui les semences d’une nouvelle bipolarité.
Les attentes occidentales concernant la trajectoire de la Russie post-communiste reposaient sur trois hypothèses qui se sont révélées fausses. Tout d’abord, la majorité de l’élite russe a rejeté l’idée que la perte de l’empire était irréversible. Ensuite, l’unilatéralisme de l’Administration Bush a mis en pièces la conviction que les États-Unis continueraient à diriger un monde dans un esprit de « multipolarité. » En effet, l’unilatéralisme américain a même été le signal pour la Russie de poursuivre sa propre politique unilatérale. Enfin, la Russie n’est pas encore intégrée à l’Occident (surtout à l’Europe) d’un point de vue économique, contrairement aux attentes.
Qu’arrive-t-il quand le magnétisme de l’histoire impériale d’un pays rencontre les contraintes de sa position internationale actuelle ? Essaiera-t-il d’affaiblir ces contraintes ? Où s’y ajustera-t-il ? La première option peut impliquer un conflit international, la seconde un conflit national.
Je pense que la tentative du Kremlin du président Poutine d’imposer un « empire libéral » ou une « démocratie souveraine » aux États post-soviétiques va échouer. Naturellement, la Russie va obligatoirement exercer une forte influence dans les anciens territoires soviétiques, mais elle devra partager cette influence avec d’autres. La Russie a trop peu à offrir pour exercer une domination exclusive.
L’Union européenne, les États-Unis et la Chine offrent aux anciennes républiques soviétiques des occasions de « faire contrepoids » à la Russie. Évidemment, il n’est pas très difficile d’envisager la réincorporation volontaire des populations russes ethniques de Biélorussie, de l’est de l’Ukraine et du nord du Kazakhstan dans la Fédération de Russie – mais seulement dans un contexte où la Russie émerge en tant que vrai leader régional comparable à l’UE. Sinon (ou par pure coïncidence), la Russie pourrait découvrir un nouveau centre de gravité commercial dans le centre et l’est de l’Asie, bien que cela soit loin de « l’empire libéral » imaginé un jour par Anatoli Chubais, car il serait basé sur l’attraction mutuelle d’autocrates.
La Russie ne transformera pas non plus son système économique en suivant la ligne anglo-américaine. Leur incapacité à l’imiter mise à part, les Russes sont tout à fait conscients des failles du modèle anglo-américain. Nous pourrions assister à quelques compromis entre le capitalisme européen (style Sarkozy) et un modèle autoritaire et protectionniste mâtiné de nombreuses politiques industrielles. C’est le genre de choix de civilisation que les pays souverains ont le droit de faire pour eux-mêmes.
Les impératifs territoriaux et économiques de l’empire continueront de rendre difficile pour la Russie le développement d’un système politique qui corresponde aux normes occidentales. La classe moyenne va s’agrandir, mais il n’y a pas d’assurance qu’elle deviendra « libérale » dans le sens occidental du terme. Derrière une façade de démocratie, le système politique russe restera sans doute autocratique dans un avenir proche. Certes, c’est décevant, mais c’est une amélioration, comparé à tout ce que la Russie a connu, même brièvement.
Difficile de voir la Russie offrir au monde un nouveau type d’universalisme, comme elle l’a fait autrefois avec le communisme. La tendance russe au messianisme politique est pratiquement épuisée. Cependant, la Russie sera peut-être capable de développer, en puisant dans ses propres ressources spirituelles et culturelles, une alternative attractive aux modèles à la fois américains et européens, pourvu qu’elle connaisse un succès économique à long terme.
Si la Russie échoue dans sa tentative de devenir un centre de pouvoir indépendant rivalisant avec les États-Unis (et plus tard la Chine), quel rôle va-t-elle jouer ? On peut faire une comparaison suggestive avec la France pendant la longue période d’hégémonie anglo-américaine. En gros, la France a été le « partenaire encombrant » du club anglo-américain – un rôle qu’elle a joué jusqu’à son orchestration de l’opposition à la guerre en Irak en 2003.
Par deux fois au vingtième siècle, en 1931 et en 1969-70, la France a contribué à abattre le système monétaire mondial. Charles de Gaulle a retiré la France de l’alliance militaire de l’OTAN en 1966. La France, la seule en Europe de l’Ouest, a construit sa propre force nucléaire de dissuasion, et défendu la création d’une force militaire européenne en dehors de l’OTAN. Sans mettre ouvertement au défi le leadership des États-Unis, la France a essayé de construire sa propre « Ostpolitik » avec la Russie, et d’utiliser son axe avec l’Allemagne pour créer une position européenne en termes de politique étrangère.
Ce sont les Français qui ont affirmé le plus fort que les intérêts de l’Europe sont différents de ceux de l’Amérique – notamment au Moyen-Orient, où la France a été proarabe. Et, comme de Gaulle, Poutine a tenté de sauver son pays de l’humiliation et de la défaite en se taillant un rôle correspondant aux sentiments populaires de mission et de fierté nationales, où les intérêts nationaux sont interprétés comme de la « souveraineté. »
Le rêve gaulliste de création d’un centre de puissance indépendant ne s’est jamais réalisé, mais le rôle de « partenaire encombrant » a donné une saveur caractéristique à la diplomatie française. Cela pourrait aussi s’appliquer à une Russie, diminuée et fière, mais plus hégémonique. Jouer le rôle de « partenaire encombrant » pourrait offrir à la Russie sa meilleure chance de concilier son désir d’indépendance et les réalités du monde moderne.
*Robert Skidelsky, membre de la Chambre des lords britannique, est professeur émérite d’économie politique à l’université de Warwick. Il est l’auteur d’une biographie récompensée de l’économiste John Maynard Keynes, et membre du conseil d’administration de l’École moscovite des études politiques.
© Project Syndicate, 2007.
Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot.
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