Après tout, les Constitutions sont taillées par et pour les hommes, à leurs mesures donc. C’est dire qu’aucun article de la Charte officielle n’empêche Vladimir Poutine de diriger la liste Russie unie aux législatives du 2 décembre, une faveur qu’il s’est octroyée le mois dernier, comme un lot de consolation provisoire car il ne peut solliciter un troisième mandat consécutif à la tête de l’État. Qu’à cela ne tienne, ont fait savoir ses féaux : passé l’indispensable purgatoire de l’intermède, il reviendra au Kremlin. Encore heureux qu’il n’ait pas écouté Serguei Mironov, le président du Conseil de la Fédération (Sénat). Le digne homme juge en effet que le président doit demeurer à son poste après mars 2008 « parce que le pays le veut et parce que le peuple en a besoin ». La Loi fondamentale ? Elle a été écrite par des gens qui avaient envoyé des chars tirer contre le Parlement, rappelle-t-il, dans une claire allusion aux incidents d’octobre 1993 déclenchés par Boris Eltsine, par ailleurs triste héros de ce qui restera dans l’histoire comme la braderie du siècle.
La consultation se déroulera comme prévu, dans dix jours, pour désigner les 459 nouveaux membres de la Gosudarstvennaya Douma, sur base d’une loi plutôt alambiquée, édictée en 2005 et prévoyant une représentation proportionnelle, un système en vigueur autrefois pour la moitié seulement des sièges. Depuis, le camarade-président avait pris soin de souligner qu’il convenait de réduire le nombre de formations représentées « afin de renforcer le système de parti », une explication à laquelle personne n’avait rien compris.
Tout au long de la campagne, l’ancien colonel du KGB n’aura cessé de promettre un renouvellement total du pouvoir suprême de l’État. Pour les réformateurs, un tel engagement devrait déboucher sur une presque dictature. L’opposant Grigori Iavlinski est formel : « La consultation populaire n’est qu’un prologue au rétablissement d’un système de parti unique et d’une présidence à vie, ce qui signifiera l’avènement d’un régime semi-dictatorial. » C’est sauter un peu trop vite aux conclusions, même si les sondages sont éloquents qui prévoient l’entrée au Parlement de trois partis seulement : les communistes de Guennadi Ziouganov, les démocrates-libéraux de l’increvable Vladimir Jirinovski et bien entendu Russie unie qui pourrait totaliser près de 64 pour cent des suffrages exprimés. Les libéraux de Iabloko et de SPS courent à une bérézina sans précédent depuis les années 90 et il est plus que probable qu’ils ne franchiront pas la barre des 7 pour cent nécessaire à leur entrée à la Chambre basse.
Devant des milliers de partisans massés dans le stade Loujniki, Poutine n’a pas hésité à faire tonner la grosse caisse. Ses ennemis ont été qualifiés de « chacals », de « provocateurs » à la solde de gouvernements étrangers parce qu’ils veulent « une Russie faible, malade et une société, une société désorientée, divisée ». Le ton, le choix des mots ne sont pas nouveaux ; ils résonnent comme en écho aux discours brejnéviens d’une ère, celle de la guerre froide, que l’on croyait révolue. Ce qui ne veut pas dire que « la guerre des étoiles » est aux portes mais simplement qu’en pleine campagne, tous les moyens sont bons, surtout ceux qui titillent la fibre patriotique. Ainsi Andreï Lougovoï, principal suspect dans le meurtre de l’ancien espion Alexandre Litvinenko, ne craint-il pas de réveiller le fantôme de Pierre le Grand et de rappeler qu’alors, les territoires s’étendaient loin vers l’est, là où se trouvent ces gisements de gaz et de pétrole vers lesquels lorgne le monde entier.
L’Occident peut bien, lui, observer avec dédain ce semblant de démocratie et pointer du doigt les restrictions imposées aux 56 observateurs étrangers que l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) avait désignés pour superviser le bon déroulement des opérations électorales. Les Moscovites n’en ont cure, pas plus qu’ils ne s’inquiètent de la possibilité que la validité du scrutin ne soit pas reconnue. Les demandes de visa n’ont pas été présentées dans les délais réglementaires, a soutenu un porte-parole chargé d’exposer le point de vue officiel. Commentaire peu amène de Constantin I. Kosachev, président de la commission parlementaire des Affaires internationales : « Que nous soyons enfin débarrassés de ces délégués étrangers n’est pas tellement tragique. À l’évidence, ces soi-disant experts guettaient l’occasion de provoquer un scandale. Ils en ont été pour leurs frais. »
Hier, l’homme appelé à endosser dans quelques semaines l’habit de chef de gouvernement s’adressait à la foule de ses supporters pour leur donner rendez-vous dans dix ans, quand la Russie figurera de nouveau dans le peloton de tête des cinq grandes nations économiques, à condition que la stabilité soit toujours là. Qui en douterait ?
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Après tout, les Constitutions sont taillées par et pour les hommes, à leurs mesures donc. C’est dire qu’aucun article de la Charte officielle n’empêche Vladimir Poutine de diriger la liste Russie unie aux législatives du 2 décembre, une faveur qu’il s’est octroyée le mois dernier, comme un lot de consolation provisoire car il ne peut solliciter un troisième mandat consécutif à la tête de l’État. Qu’à cela ne tienne, ont fait savoir ses féaux : passé l’indispensable purgatoire de l’intermède, il reviendra au Kremlin. Encore heureux qu’il n’ait pas écouté Serguei Mironov, le président du Conseil de la Fédération (Sénat). Le digne homme juge en effet que le président doit demeurer à son poste après mars 2008 « parce que le pays le veut et parce que le peuple en a besoin ». La Loi fondamentale...