Tout aura commencé avec l’introduction au Liban du virus terrifiant de la négation de la force de la loi par le régime syrien de Hafez el-Assad, quand les troupes de son pays et ses services de renseignements ont décidé de déstabiliser totalement, lentement et progressivement la fragile démocratie libanaise. En éliminant, dès le départ, les autres contingents de la Force de frappe arabe, destinée à assurer paix et sécurité à notre pays, Assad se rendait maître absolu à bord et pouvait faire régner sa loi dans le pays du Cèdre en manipulant à souhait les diverses composantes antagonistes du tissu politique et social et en les dressant les unes conte les autres. On se souvient du slogan mortifère, juste après Taëf : « Notre candidat ou le chaos. » Aujourd’hui la situation n’est-elle pas semblable ?
Puis ce fut la première entorse lors de la réélection-nomination du président Hraoui, premier clou dans le cercueil de la République et de la démocratie : « Exceptionnellement et pour une seule fois » ! Cette seule fois fut reconduite une autre fois pour le président Lahoud, nommé par Damas après consultation du décideur de Anjar, pur clone du dictateur alaouite. Ce président fut imposé à la Chambre des députés pour les trois années les plus noires et les plus calamiteuses de l’histoire de notre pays et celui de la présidence de la République, pratiquement éradiquée par cette dernière violation de la Constitution.
De violations en fraudes et en corruptions amplifiées à l’extrême, ce fut la traversée du désert pour l’ensemble des citoyens encore épris d’une justice attendue de ceux-là mêmes qui se définissaient hypocritement comme tenants de l’État de droit et des institutions. L’impunité s’est manifestée au grand jour quand les assassins des quatre juges abattus à l’intérieur du tribunal où ils siégeaient à Saïda ne furent inquiétés par personne. Dossier perdu ou forclos à jamais, nul ne le sait, nul ne le saura, pas même le Conseil supérieur de la magistrature, resté muet ou aphone à cet égard. Je pourrai ici inclure tous les autres assassinats politiques, dont les dossiers sont restés inconnus ou à peine entamés par le corps judiciaire libanais qui s’est contenté jusqu’ici d’établir des constats sans lendemain.
Les gouvernements successifs ne sont-ils pas responsables de l’état de nos frontières avec la Syrie, passoires d’armes et de contrebandes de toutes sortes au profit de formations belliqueuses dont l’idéologie est fondamentalement antilibanaise et qui auraient été considérées comme hors la loi par des pays qui respectent la vie et la sécurité de leurs citoyens ? Qui est responsable du délabrement de notre armée et de son dénuement en munitions appropriées, une fois confrontée aux insurgés terroristes de Nahr el-Bared ? Le chef de l’État, chef suprême des armées, les présidents du Conseil Hariri, Hoss, Karamé, Mikati, Siniora, les différents ministres de la Défense et de l’Intérieur, qu’ont-ils fait pour que notre sécurité soit assurée, nos frontières protégées ou inviolées par le premier venu ? Qui a laissé faire un chef de Parlement, implanté sans rival pendant plusieurs législations successives et lui permettre à la suite d’une décision individuelle arbitraire sans précédent de geler et d’annuler pendant plus d’un an l’activité de la Chambre des députés de la nation ? Qui a obtempéré devant le fait accompli du sit-in au centre-ville qui, lui aussi, paralyse une grande partie de l’économie libanaise, sans recours à la loi et au droit les plus élémentaires ?
Et la violation de la Loi fondamentale et des termes mêmes de la Constitution se poursuit. La formation du comité de dialogue et sa table ronde à l’intérieur du Parlement constituaient déjà en soi une bousculade criminelle de toutes les règles du fonctionnement démocratique. Puis aujourd’hui, en ces heures graves où se joue l’existence même du pays, les listes communiquées, les noms destinés à parvenir au Parlement, cette présélection honteuse des candidats, ternissent, s’il en était encore besoin, l’image de ce simulacre de démocratie et de notre culture républicaine.
L’impunité généralisée est patente, enfin, dans l’ensemble des officines de l’État, qui ploient sous la corruption la plus abjecte quand les fonctionnaires, même dans le domaine de la justice, au lieu d’être au service des citoyens, se perçoivent eux-mêmes comme devant être servis par ces derniers. Rares sont les formalités qui sont accomplies dans les délais prévus, sans le pot-de-vin qui enrichit, jour après jour, le commis aux dépens de l’administré venu réclamer son dû.
L’adage latin qui partout organise la cité « dura lex, sed lex » n’a plus aucun sens ni de pertinence dans la vie sociale et politique des Libanais qui se demandent aujourd’hui : mais où est donc la référence ? Que faut-il brandir pour assurer la sécurité des citoyens et réduire leur inquiétude face à l’arbitraire actuel du traitement de leur avenir politique ? À quoi se référer quand la Loi fondamentale est piétinée, et à qui, pour obtenir une élection présidentielle dans le cadre, pourtant très clair, des dispositions de la Constitution ?
Pr Mounir CHAMOUN
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