Revenu en catastrophe, décidé à camper sur place jusqu’à l’élection d’un président dans les délais constitutionnels, Bernard Kouchner n’a pas mâché ses mots hier pour dire son inquiétude et son irritation, demandant notamment qui bloque, qui n’est plus d’accord, qui a intérêt au chaos.
Le ministre, qui en est à sa sixième mission libanaise, qui a consacré une bonne part de son temps et de son énergie à la crise dans laquelle se débat notre pays, qui, en ce faisant, a même mis sur le tapis vert la crédibilité diplomatique de la France dans cette partie du globe, est parfaitement en droit, bien sûr, d’exprimer son humeur. Mieux encore, ses angoisses libanaises honorent ce dynamique représentant d’une puissance anciennement protectrice des chrétiens, devenue mandataire, puis marraine de l’État du Grand Liban, et qui se veut aujourd’hui l’amie de tous les Libanais.
Mais en définitive, qui a peur de Kouchner ; ou, plus exactement, des spectres pourtant fort effrayants que s’évertue à exorciser Kouchner ? Est-on bien certain que ce chaos contre lequel il met en garde suscite partout ailleurs une égale répulsion, que ce chaos n’est pas souhaité au contraire, et même froidement planifié par d’aucuns ? Soit dit sans évidemment sous-estimer ses efforts, le diplomate sans frontières n’est en définitive qu’un électron – quand bien même serait-il le plus actif, le plus enthousiaste, le plus généreux et sans doute le plus sincèrement motivé de ceux-ci – au sein d’un vertigineux tourbillon de charges antagonistes se carambolant sans répit, mais non sans dangereuses étincelles, sur notre minuscule territoire.
Censée se tenir à l’abri des interventions étrangères, cette élection est l’affaire du monde entier bien plus que des Libanais, et c’est une plate lapalissade que de le constater. Ainsi, Beyrouth ne désemplit pas d’émissaires ou de médiateurs venus des capitales les plus diverses. D’autres capitales connaissent les mêmes va-et-vient avec Hariri aujourd’hui à Moscou, le Russe Sultanov depuis hier à Damas et le Syrien Moallem à Téhéran où l’a précédé le Français Cousseran. Inévitablement enfin, la question libanaise au menu de toutes les conférences ou rencontres au sommet régionales et internationales.
Partout, au demeurant, il n’est question que de non-ingérence, de compromis, de respect de la libre volonté des Libanais. En sus de ce genre d’amabilités, le roi Abdallah de Jordanie, débarqué inopinément dimanche à Damas, a même obtenu des Syriens une solennelle et vertueuse condamnation des assassinats qui ont durement ébranlé le Liban. Plus concrètement toutefois, et pour avoir rompu l’isolement arabe de Bachar el-Assad, Abdallah, l’heureux homme, est reparti avec, en poche, le règlement de divers dossiers litigieux, dont la délimitation de la frontière syro-jordanienne et la libération des citoyens jordaniens détenus en Syrie : gestes déniés de longue date au Liban.
Donnant-donnant a toujours été la règle, et tel est bien le risque inhérent à toute démarche de conciliation interlibanaise impliquant nécessairement hélas le régime baassiste. Tel est aussi le cruel dilemme auquel se trouvent confrontés les médiateurs, même quand ils sont animés des meilleures intentions : ignorer superbement la Syrie et sa formidable capacité de nuisance serait irréaliste, en l’absence d’un sérieux dispositif international de dissuasion ou, alors, de sanction ; et solliciter la coopération de la Syrie dans les affaires très intérieures pourtant de son voisin libanais, c’est lui concéder, bien qu’a contrario, un certain droit de regard – et même un droit de regard certain ! – sur ces mêmes affaires. C’est reconnaître que le monde tout entier est impuissant à faire élire dans les règles un président du Liban sans le concours de Damas.
C’est à l’intérieur de cette quadrature du cercle que se démènent, depuis des mois, les médiateurs. Par ses amers propos d’hier, par son candide les capitales environnantes étaient d’accord, Bernard Kouchner a clairement laissé entendre qu’il pouvait fort bien avoir été victime d’un marché de dupes. Et que les garanties qu’il croyait s’être assurées, les garanties qu’il a fournies à son tour au patriarche maronite pour le convaincre de se prêter à une présélection de présidentiables, n’étaient peut-être qu’un piège : un moyen d’acculer les gouvernementaux à choisir entre ces deux maux que seraient le vide présidentiel et un scrutin à la majorité absolue ; ou bien alors – et cela dans la meilleure des hypothèses – une vulgaire manœuvre visant à exploiter au maximum les dernières réserves du calendrier pour faire hausser les enchères politiques.
On notera pour finir que toutes ces roueries de bazar persan – ou de souk syrien, comme on voudra – n’exemptent en rien les acteurs locaux de leurs lourdes responsabilités nationales. C’est un cauchemar libanais qui habite Bernard Kouchner. Et ce sont des Libanais qui dorment obstinément sur leur jusqu’auboutisme ou leurs espérances de lauriers.
Issa GORAIEB
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Le ministre, qui en est à sa sixième mission libanaise, qui a consacré une bonne part de son temps et de son énergie à la crise dans laquelle se débat notre pays, qui, en ce faisant, a même mis sur le tapis vert la crédibilité diplomatique de la France dans cette partie du globe, est parfaitement en droit, bien sûr, d’exprimer son humeur. Mieux encore, ses angoisses libanaises honorent ce dynamique représentant d’une puissance anciennement protectrice des chrétiens, devenue mandataire, puis marraine de l’État du...