Une fantomatique procession émergeant tout juste hier du brouillard, brochette de noms triés sur le volet par le plus auguste des prélats et proposée aux blocs parlementaires antagonistes, dans l’espoir que l’entente se fera. Et que se trouvera tout de même coiffée une république qui, en ces temps de malheur, n’a plus ni queue ni tête.
C’est un sidérant spectacle qu’offre en ce moment une démocratie libanaise au départ toute relative, passablement sommaire et même brouillonne, c’est bien vrai, mais que l’on a accommodée à tant de sauces exotiques, que l’on a affublée de si monstrueuses innovations, qui a été à tel point dévoyée sur les chemins de traverse – tout cela au nom du sacro-saint consensus – qu’elle est devenue carrément impraticable, hors quelque intervention céleste. Pour le meilleur ou pour le pire, c’est bien ce qui se produit actuellement.
Le meilleur, c’est bien entendu le respect, vaille que vaille, d’une échéance présidentielle en tout point cruciale : un Liban sans président – ou, pire encore, doté de deux présidents rivaux – serait un naufrage général, sous des flots qui ne seraient pas que d’eau. C’est à son corps défendant, après s’être épuisé à repousser en vain l’amer calice, que le patriarche Nasrallah Sfeir s’est résigné à cette procédure absolument sans précédent consistant à choisir, en lieu et place d’un establishment maronite en faillite, les personnalités les mieux qualifiées, dans le présent contexte, pour disputer la course au palais de Baabda. Et de toutes les pressions locales et internationales exercées sur sa personne, c’est sans doute la fuite inexorable des jours nous séparant de ladite échéance, la terreur du vide constitutionnel, qui aura emporté sa décision.
Plus que quiconque, cependant, Mgr Sfeir sait fort bien que cette (s)élection présidentielle n’est guère affaire d’homme de religion, quelque considérable que soient son poids historique, son prestige et son autorité. Impartial pasteur de sa communauté, il répugnait à réserver ses faveurs à quelques happy few au risque de s’aliéner, du coup, les kyrielles de maronites bon teint s’estimant parfaitement aptes pour le poste. Et puis où irait-on si d’aventure cet extraordinaire précédent était consacré, faisait école, si Bkerké devenait l’antichambre obligée de Baabda, si les ulémas chiites et sunnites se mettaient à distribuer à leur tour les nominations aux Oscars, qui de l’Étoile et qui du Sérail ?
Cela dit, et grâce aux garanties préalables qu’il réclamait, l’extraordinaire démarche de Sfeir devrait permettre de contourner l’obstacle d’un quorum parlementaire des deux tiers dressé par l’opposition ; significatif, à cet égard, est le virage amorcé hier par le député Michel Murr, proche allié pourtant d’un général Aoun plus qui, la veille encore, parlait de boycotter jusqu’au bout l’Assemblée. Plus loin cependant que ces habiles évolutions politiciennes, l’initiative patriarcale devrait pour le moins aider les Libanais à prendre conscience de l’impasse existentielle dans laquelle ils menacent, par leurs dissensions, d’enfermer leur pays.
Le système politique libanais, se plaît-on à dire ainsi, n’est rien d’autre qu’une fédération de communautés. Erreur : c’est une défectueuse, instable, explosive et pernicieuse fédération de communautés. En attendant le jour bénit où serait instaurée une laïcité véritable, c’est-à-dire transparente et active – une laïcité qui ne serait pas un paravent à la loi du nombre, à l’hégémonie culturelle, au déferlement des intégrismes – c’est cette même fédération de communautés que depuis des décennies nous traînons comme un boulet, qu’il convient de regarder en face, avec lucidité, courage et honnêteté, pour essayer d’en faire et refaire, au contraire, la richesse du Liban.
Qu’on se rassure tout de suite, ce n’est pas là un plaidoyer pour une improbable structure confédérale sur le mouchoir de poche libanais. L’affaire ne saurait se résoudre néanmoins à cette décentralisation administrative que promettait vaguement déjà l’accord interlibanais de Taëf. Ce qui fait cruellement défaut à notre patrie, ce qui peut seul assurer son salut, c’est un État de droit où la loi... ferait loi ; c’est un système opérationnel fonctionnant bon an, mal an à l’abri des menaces de sédition ou de violence, laissant toutes ses chances à l’alternance du pouvoir ; c’est une règle du jeu qui, pour tous, serait contraignante. Persister à ne pas le voir, prétendre imposer sa propre règle par la force des armes, c’est condamner le pays à la mort, lente ou rapide.
Issa GORAIEB
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C’est un sidérant spectacle qu’offre en ce moment une démocratie libanaise au départ toute relative, passablement sommaire et même brouillonne, c’est bien vrai, mais que l’on a accommodée à tant de sauces exotiques, que l’on a affublée de si monstrueuses innovations, qui a été à tel point dévoyée sur les chemins de traverse – tout cela au nom du sacro-saint consensus – qu’elle est devenue carrément impraticable, hors quelque intervention céleste. Pour le...