Le patriarche maronite réussira-t-il à ressusciter le pays qui chancelle au bord de la vallée du chaos, ou au contraire, serait-il obligé d’administrer l’extrême onction à un impossible Liban, croulant sous le fardeau des communautés et de leurs affiliations qui transpercent ses frontières ? Les rumeurs foisonnent et les informations se contredisent. Mais seul Bernard Kouchner a fourni un élément de réponse quelque peu satisfaisant, en affirmant que Nasrallah Sfeir « n’a pas refusé » d’établir une liste de candidats.
Il est indubitable que cette tâche n’aurait pas dû relever du ressort du chef de l’Église maronite, qui n’a pas vocation à se substituer aux représentants élus par le peuple au suffrage universel, au sein d’un régime républicain où l’alternance du pouvoir constitue normalement une règle inviolable. D’ailleurs, Nasrallah Sfeir n’a pas manqué de le souligner, en tentant de se soustraire à cette entreprise épineuse. Mais les enjeux de cette présidentielle sont immenses et intéressent aussi bien la présence chrétienne au Levant que l’intégrité du Liban en tant qu’État souverain. Et de toute évidence, le scrutin présidentiel échappe désormais aux règles d’une Constitution malléable qui fait l’objet d’interprétations contradictoires, pour être gouverné à l’ombre d’un bras de fer opposant les acteurs de « deux projets inconciliables », selon la judicieuse expression de Walid Joumblatt.
Le patriarche s’est donc résigné à boire le calice électoral et à « ne plus refuser » d’établir sa fameuse liste qui devrait rétablir le cours de la vie démocratique. Face à cette annonce, les spéculations de ceux-là mêmes qui ont refusé ou échoué à s’entendre sur un président sont allées bon train. Combien de noms comportera la liste ? Les candidats de la majorité et de l’opposition y figureront-ils ? Quels présidentiables « indépendants » verront leurs noms inscrits dans le document de Nasrallah Sfeir ?
Pour le moment, la seule chose sûre à cet égard est que rien n’est encore acquis, vu que le patriarche n’a toujours pas transmis de liste à qui que ce soit, d’après des sources dignes de foi. Et la détermination de la variable patriarcale qui devrait résoudre l’éprouvante équation présidentielle demeure tributaire de l’ancrage des inconnues locale et régionale, eu égard à la nécessité d’établir un filet de sécurité pour la démarche de Bkerké, dont l’échec n’irait pas sans renforcer la cristallisation des conséquences délétères induites par la vacance de la magistrature suprême ou par l’élection d’un président contesté par une partie de la population.
En premier, l’inconnue régionale dépend essentiellement des résultats des contacts de la France avec le régime syrien qui s’obstine dans ses tergiversations et se garde d’annoncer la couleur de sa politique libanaise. Mais les signes lancés hier par Damas n’ont guère été encourageants. Alors que la ministre Boutheyna Chaabane s’en est directement prise au président Sarkozy, l’organe officiel du Baas syrien a d’ores et déjà sonné le glas de la mission Kouchner, en affirmant que le ministre français « s’est retrouvé dans la même impasse » que ceux qui ont tenté avant lui de s’attaquer à l’écheveau libanais. Sans offrir de contrepartie alléchante pour Damas, aurait pu ajouter l’éditorialiste du Baas.
En effet, on apprend de sources informées que les « compensations » proposées par la France au régime baassiste, en échange de sa coopération dans le dossier présidentiel, n’ont pas dépassé le stade des promesses d’aides économiques et d’une certaine normalisation de ses relations avec la communauté internationale. La France n’est de toute façon pas en mesure d’accorder plus que cela, et certainement pas de retirer l’épée de Damoclès du tribunal international qui pèse sur les hautes sphères du pouvoir baassiste. En contrepartie, les sanctions que pourraient infliger les puissances occidentales à Damas s'il continuait à faire la sourde oreille face à leurs exigences demeurent vagues et ne sont pas pour faire trembler le régime syrien. De plus, l’expérience de son Baas jumeau en Irak permet au parti au pouvoir en Syrie de savoir qu’un embargo économique ne peut provoquer la chute d’une dictature, du moins pas à moyen terme, et pourrait paradoxalement la souder davantage à sa population qui pâtirait en premier des effets de pareilles sanctions et attirer la solidarité de différentes parties internationales.
Sachant que le pouvoir de nuisance du régime baassiste n’est plus à prouver au Liban, Nasrallah Sfeir ne peut donc se hasarder à parrainer des candidats précis, au risque de voir les alliés de Damas opposer un échec à sa démarche, tant que l’on continuera à jouer un simulacre de temporisation sur les rives du Barada.
D’autant qu’au niveau purement interne, et en l’absence de garantie de poids et d’engagement ferme de la part des différents protagonistes, et des chefs chrétiens en premier lieu, la liste patriarcale pourrait être dénigrée plus de trois fois, avant le matin du 21 novembre, par les parties qui s’étaient tantôt réfugiées sous la toge du prélat maronite, piqué au vif par l’expérience de la présidentielle de 1988. Sans oublier le fait que le patriarche est réticent à jauger sa liste à l’aune du jugement du jury Hariri-Berry, vu l’image guère flatteuse pour le rôle chrétien que pourrait dégager un tel processus, et préfère la soumettre directement au vote des législateurs.
Le forcing international devrait donc se poursuivre pendant l’humble semaine qui nous sépare de la prochaine séance électorale, fixée au 21 novembre, pour déblayer le terrain au processus d’entente articulé autour du patriarche maronite. Et la France, dont l’émissaire Jean-Claude Cousseran a rencontré hier Nasrallah Sfeir, Saad Hariri, Nabih Berry et une délégation du Hezbollah, persévère dans ses efforts, pour arracher aux chefs libanais une entente qu’ils rechignent à accorder, ne serait-ce que pour le bien de leur population dont le pouvoir d’achat continue de s’effilocher sous les lames de la crise économique. D’ailleurs, à parler de crise économique, les prix des combustibles ont encore considérablement augmenté hier, alors que les salaires n’ont pas été ajustés depuis belle lurette, si quelqu’un veut bien daigner s’en rappeler...
Mahmoud HARB
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Il est indubitable que cette tâche n’aurait pas dû relever du ressort du chef de l’Église maronite, qui n’a pas vocation à se substituer aux représentants élus par le peuple au suffrage universel, au sein d’un régime républicain où l’alternance du pouvoir constitue normalement une...