Dans le craintif automne qui s’installe, c’est en bras de chemise qu’on reçoit le premier crachin. Et c’est comme un leurre du ciel cette boue légère qui vous macule sans oser dire sa saison. On est bien vulnérable dans cet air tiède qui se glace par moments. Personne n’a encore sa « p’tite laine ». Personne ne songe à se protéger de quoi que ce soit, pas même du froid. Les jours se lèvent de mauvaise grâce, à coups de grue et de marteau piqueur. On dit que la ville explose (qu’on me pardonne ce mot). On dit qu’elle bouscule le ciel, qu’elle cherche l’air en hauteur. Elle engloutit son passé à grandes lampées de pelleteuses. Elle moule son avenir en brut de décoffrage. Elle mange ses bougainvillées, ses néfliers, ses jacarandas, ses bigaradiers, ses jasmins, ses vieux sycomores par les racines. La nuit, à l’heure où l’on peut enfin ouvrir les fenêtres, il flotte un relent minéral de ciment humide et de carburant. On dit que la ville poursuit sa croissance de ville, à la hâte pour compenser une longue interruption. À la hâte comme on change de sujet, comme on fait table rase, comme on veut être sans avoir été.
Mes riverains sans rive poussent leur charrue sans joie. Les piquets plantés dans les trottoirs empêchent les voitures de les chevaucher, mais ne laissent pas davantage de place aux piétons. Les trottoirs sont des marges étroites où s’inscrivent les notules d’une histoire sans grand intérêt. Histoire de passants las de raser les murs, de trébucher sur les débris de chantier, d’attendre l’eau, l’électricité, l’Échéance. Dans quelques jours, nous dit-on, il faudra qu’un président de la République soit élu. Cela ou le chaos. Un président, nous le savons, ne changera pas grand-chose à nos vies. Le chaos, par contre…Est-ce la peur qui nous courbe l’échine, ou la résignation ? Advienne le chaos qu’il ne serait qu’habitude, repli sur le dernier carré de vie en attendant que cela passe, le chaos comme la vie.
Ainsi vont les jours à Beyrouth. Poussifs sous une pluie fine et sale qui s’écrase sur l’asphalte comme s’écrasent les larmes, un air vicié d’improbables chantiers. Aux bruits monstrueux de la journée succèdent, la nuit, des silences peuplés de sons fantômes, vibrations résiduelles des klaxons hystériques, des scies électriques, du beuglement infernal de la terre fouaillée. Dans ce présent en demi-teinte, cet entre-deux du détruire et du construire, la ville s’efface et l’humain se dégrade. Plus se réduit l’espace vital, plus l’instinct nous commande méfiance. Conjurant son besoin d’autrui, l’ego enfle et se noie dans sa graisse. Un jour nous serons comme nos immeubles : des têtes qui s’épuisent à se dépasser l’une l’autre, à se prendre la vue, à se pomper l’air et l’eau. Un jour comme ce jour à Beyrouth. Tranquille sous une pluie qui murmure, mais que personne n’entend.
Fifi ABOU DIB
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