À situation exceptionnelle, initiatives exceptionnelles. La bataille présidentielle qui polarise depuis plusieurs semaines l’attention aussi bien des milieux locaux que des chancelleries occidentales n’est nullement une simple et classique échéance constitutionnelle survenant dans un contexte normal. Elle ne saurait être abordée, par voie de conséquence, dans une optique purement traditionnelle et ordinaire, mais par une démarche exceptionnelle qui soit à la hauteur des défis auxquels est confronté le Liban depuis l’intifada de l’indépendance. Cela est une lapalissade, certes. Mais il ne serait peut-être pas superflu de le rappeler, afin de ne pas rater le coche. Car les manœuvres dont le pays est présentement le théâtre laissent craindre que certaines parties ne fassent pas suffisamment d’efforts pour établir une distinction nette et radicale entre, d’une part, une nécessaire consolidation des grandes options stratégiques et nationales – celles de la révolution du Cèdre – à la faveur de la présidentielle et, d’autre part, les calculs politiciens ou – ce qui serait encore plus grave – l’ego respectif des chefs de file, notamment chrétiens, et plus particulièrement maronites. Dissocier le stratégique des considérations tactiques ou politiciennes, de manière à empêcher ces dernières de prévaloir sur les choix indépendantistes : telle devrait être l’équation maîtresse des tractations en cours, stimulées par les entretiens Aoun-Hariri de Paris.
Nous avons à plusieurs reprises reproché ces derniers mois au général Aoun d’avoir sacrifié le stratégique au profit du tactique : d’avoir mis une (longue) sourdine à sa ligne de conduite indépendantiste et de s’être lancé, aux côtés des fidèles alliés de Damas, dans une cabale persistante contre les forces souverainistes parce qu’il avait été écarté du pouvoir (ce qui était une grossière erreur politique, comme nous l’avons souligné diverses fois dans ces mêmes colonnes, dès le lendemain de la formation du cabinet Siniora). Aujourd’hui, c’est ce même type de déviationnisme qui fait planer une lourde menace sur la présidentielle. Sauf que cette fois-ci, ce n’est pas seulement le chef du CPL qui risque de (re)plonger dans de tels égarements, mais également certains ténors du 14 Mars. Il s’agit donc à cet égard bel et bien d’une responsabilité conjointe.
Ce n’est pas faire preuve d’angélisme que d’insister sur l’importance de dissocier le processus souverainiste (fondateur) des petits calculs politiciens. Il y va du sort et de la pérennité du pluralisme libanais. Lorsque le projet politique incarné par la révolution du Cèdre est en jeu, il ne saurait y avoir de place au vulgaire combat de coqs entre leaders maronites. En clair, face à la contre-offensive lancée sans merci et sans lésiner sur les moyens par le régime syrien, l’échéance présidentielle offre aujourd’hui une opportunité inespérée, et à ne pas manquer, de réinsérer le courant aouniste à la place où il devrait normalement être : au sein de la vaste coalition souverainiste mise en place au printemps 2005. Mais pour ce faire, aussi bien le général Aoun que le 14 Mars doivent saisir la balle au vol et faire un (grand) pas en direction de l’autre, en reconnaissant certaines erreurs passées.
Le chef du CPL devrait ainsi pouvoir se démarquer du Hezbollah, rééquilibrer son positionnement sur l’échiquier local et, surtout, admettre qu’en toute logique, il ne peut demander à la majorité de laisser tomber ses deux candidats à la présidence pour avaliser sa propre candidature alors que, depuis près d’un an et demi, il mène une guerre à outrance contre elle, qu’il s’est allié avec ceux qui n’épargnent aucun moyen pour l’anéantir (politiquement et physiquement) et que, de surcroît, il n’a cessé de traiter les députés de cette même majorité de tous les noms (d’animaux et autres…). Le rétablissement de la confiance ne saurait se faire sous la pression et la menace, de façon précipitée, à deux semaines seulement de l’échéance cruciale. Compte tenu du lourd passif des derniers mois, il serait donc plus rationnel que le général Aoun se fixe pour objectif d’aboutir à une feuille de route avec le 14 Mars et d’obtenir une participation substantielle au prochain gouvernement – sur base de cette feuille de route – plutôt que de conquérir le palais de Baabda, s’étant lui-même éliminé de facto de la course à la présidence du fait de ses malheureuses prestations médiatiques et politiques de ces derniers mois.
Mais il ne suffit pas que le général Aoun se laisse convaincre qu’il devrait sauver la présidentielle en changeant de cap, en se fixant pour cible non pas la présidence mais le prochain gouvernement. Les ténors du 14 Mars se doivent en effet, eux aussi, de faire un grand pas dans la bonne direction en admettant que pour bétonner les acquis de l’intifada de l’indépendance, il est impératif de réintégrer le courant aouniste au sein de la coalition souverainiste, avec tout ce que cela entraîne comme conséquences au niveau du partage du pouvoir. Cela implique que certains chefs de file de la majorité ne devraient surtout pas succomber à la tentation de faire la sourde oreille aux efforts de normalisation avec le général Aoun dans le but de le pousser une fois de plus dans les bras du Hezbollah et des alliés de Damas, sous prétexte qu’il s’agirait là du meilleur moyen de continuer à le brûler politiquement et au plan populaire. Une telle démarche de la part du 14 Mars, si elle venait (à Dieu ne plaise) à se concrétiser, reviendrait à commettre aujourd’hui la même erreur que celle perpétrée par le CPL au cours des derniers mois : sacrifier le stratégique, les options de la révolution du Cèdre, au profit de calculs politiciens et d’un ego personnel démesuré.
Ne pas tomber dans le piège du combat de coqs afin de sauver les acquis de l’intifada de l’indépendance : le sort de la présidentielle de même que la paix civile dépendent, dans une certaine mesure, de cette équation. La responsabilité est à cet égard partagée. Les deux parties prenantes au dernier dialogue de Paris ne peuvent, devant l’histoire, négliger d’accomplir, chacune, un bout de chemin en direction de l’autre. À cette fin, rien ne pourrait justifier que les entretiens Aoun-Hariri ne soient pas complétés par de franches discussions parallèles entre le chef du CPL et, séparément, Walid Joumblatt et Samir Geagea.
À situation exceptionnelle, initiatives exceptionnelles. C’est, à n’en point douter, à l’ombre de pareilles crises existentielles qu’il devient aisé de distinguer le leader se comportant en véritable homme d’État du chef de file motivé par de simples petits calculs politiciens. L’heure de vérité a sonné. Il serait inadmissible de rater le coche une fois de plus. L’opportunité offerte par la présidentielle pour faciliter la réunification des rangs souverainistes est unique. Ne pas la saisir au vol reviendrait à faire le jeu de l’hégémonisme syrien. Ce qui ne manquerait pas d’atténuer, peut-être, les effets du ferme soutien stratégique apporté par la communauté internationale à la cause d’un Liban politiquement indépendant.
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