Condoleezza Rice est notoirement, incontestablement, un des meilleurs kremlinologues qu’aient produits les grandes universités américaines, et s’il lui avait été donné d’exercer ses talents durant l’ère de la guerre froide, elle eût sans doute fait sensation. Peut-être moins bien armée est cependant la bouillante secrétaire d’État US face à toutes ces petites guerres, rien moins que froides, qui ont proliféré ces dernières années au Proche et au Moyen-Orient.
Par définition en effet, c’est un job à double vocation qui est le sien : il lui faut, en usant de diplomatie, s’acharner à faire faire à sa grande nation l’économie de crises politiques menaçant de conduire à l’échec, à l’impasse, au chaos ou même à la pire des solutions, la militaire. Si toutefois la confrontation devient vraiment inévitable, c’est au département d’État encore qu’il revient de rallier alliés et amis, de ramollir les adversaires, de convaincre les sceptiques et les hésitants. Car si la guerre n’est autre chose que la poursuite de la politique mais par d’autres moyens, encore faut-il s’être préalablement acharné, épuisé... à épuiser, précisément, toutes les ressources de la négociation. Du dialogue. En un mot, de la diplomatie.
Les propos tenus hier par Mme Rice à propos des tractations en cours au Liban et hors du Liban n’ont pas manqué d’émouvoir une opinion publique locale obsédée à juste titre par la toute proche échéance présidentielle. Non point, bien sûr, que la patronne du département d’État ait effectivement rejeté tout compromis, comme ont pu le faire croire un moment de sommaires rapports de presse. Non point de même, loin de là, qu’il puisse lui être reproché de mettre en garde contre toute situation où, selon ses propres dires, la majorité du 14 Mars se verrait contrainte soit de verser dans l’illégalité (claire allusion à un scrutin présidentiel tenu à la majorité simple), soit alors de se plier à des mesures qui affecteraient son programme d’indépendance et d’attachement aux résolutions de l’ONU ainsi qu’à la justice internationale. De fait, ce n’est plus de compromis qu’il faudrait parler dans ce cas, mais de plate, d’indigne et surtout de dangereuse compromission générant inévitablement, tôt ou tard, ce même chaos que l’on aurait cru avoir contourné.
Ce qui ne laisse pas de surprendre cependant, c’est l’extraordinaire tiédeur avec laquelle le chef de la diplomatie américaine a pris acte des actuels efforts de conciliation : cela à un moment pourtant où compromis est devenu le maître mot de l’activité politique libanaise et où le patriarche maronite réclame avec plus d’insistance que jamais l’accession d’un homme d’entente à la magistrature suprême ; cela au lendemain même des entretiens marathons que viennent d’avoir à Paris Michel Aoun et Saad Hariri, sur fond de concertations parallèles avec des responsables français ou américains ; cela, encore, à l’heure précise où le ministre français des AE Bernard Kouchner rencontrait à Istanbul son homologue syrien Walid Moallem, en marge d’une conférence consacrée à l’Irak, mais où il sera grandement question aussi du Liban ; cela, enfin, à quelques heures de la rencontre qu’aura à son tour Mme Rice avec le même ministre syrien.
De tout ce remue-ménage, on retiendra surtout la détermination américaine à envoyer le bon message. C’est d’ailleurs en convoyeur de message qu’a agi lui aussi Kouchner à Istanbul, même si l’Élysée a jugé bon de préciser qu’il n’existe aucun différend franco-américain sur le Liban. Reste à savoir quel cas fera Damas de ces avertissements. Qu’est-ce qui a donc changé dans le fond, en effet, depuis que Kouchner avait décliné un premier rendez-vous avec Moallem après l’assassinat du député Antoine Ghanem ? Et même si la Syrie se prête à un respect de l’échéance présidentielle, qu’est-ce qui garantit que la page des attentats est désormais tournée ? Que la communauté internationale ne reste pas indifférente au cas où s’installerait le vide, cela signifie quoi au juste ?
Toute la question est là. Voilà pourquoi la diplomatie ne progresse le plus souvent qu’en s’appuyant sur ces deux indispensables béquilles que sont la raison et la fermeté.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Condoleezza Rice est notoirement, incontestablement, un des meilleurs kremlinologues qu’aient produits les grandes universités américaines, et s’il lui avait été donné d’exercer ses talents durant l’ère de la guerre froide, elle eût sans doute fait sensation. Peut-être moins bien armée est cependant la bouillante secrétaire d’État US face à toutes ces petites guerres, rien moins que froides, qui ont proliféré ces dernières années au Proche et au Moyen-Orient.
Par définition en effet, c’est un job à double vocation qui est le sien : il lui faut, en usant de diplomatie, s’acharner à faire faire à sa grande nation l’économie de crises politiques menaçant de conduire à l’échec, à l’impasse, au chaos ou même à la pire des solutions, la militaire. Si toutefois la confrontation devient vraiment...