Que les mains étrangères laissent donc le Liban tranquille, s’écriait jeudi le ministre égyptien des AE Ahmad Aboul-Gheit, venu après tant de diplomates et envoyés spéciaux d’autres pays presser les Libanais sur la voie de l’entente. Ah, la noble, la séduisante, la percutante formule que voilà, et qui nous vient – et même nous revient à retardement – du pays des pharaons. Car il est malheureusement en état de momification avancée, ce beau slogan que lançait il y a plus de trente ans déjà, c’est-à-dire au tout premier stade de la guerre de 1975-1990, le président assassiné Anouar Sadate, avec son célèbre Bas les pattes du Liban.
Depuis cette époque, ces mains étrangères s’en sont donné à cœur joie pour remuer tant et plus le chaudron libanais. Et si ces mains n’ont pas chômé, la raison en est que nul ne s’est jamais décidé à taper avec suffisamment de force sur les doigts coupables pour les acculer à une prudente retraite. Par brassées entières et avec une régularité de métronome, des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sont bien venues sommer la Syrie de cesser ses menées subversives au Liban ; de ridicules sanctions – refus de visas, gel d’avoirs aux États-Unis – ont frappé (caressé ?) des hauts personnages syriens et leurs affidés de Beyrouth. Mais c’est à peu près tout.
Malgré l’aggravation continue de la crise libanaise, il est clair en effet que ni les États-Unis et encore moins Israël, ni l’Europe, ni bien entendu les gouvernements arabes soucieux avant toute chose de leur propre stabilité ne souhaitent que soit exagérément secoué le cocotier baassiste, de crainte de provoquer une déferlante islamiste en Syrie. Si bien que les préoccupations internationales et arabes semblent se limiter, pour l’heure, à obtenir des Syriens qu’ils facilitent, pour le moins, l’élection d’un nouveau président du Liban. Sachant l’ascendant, si ce n’est l’emprise, qu’a Damas sur l’opposition libanaise, cette démarche obéit peut-être à l’impératif de réalisme. Elle n’est pas dénuée de dangers cependant, du moment que nos voisins de l’Est ne donnent jamais rien pour rien.
C’est dire la pieuse mais patente hypocrisie de tous ces sermons dont on nous abreuve du dehors, nous incitant à prendre en main tout seuls, comme des grands, la fabrication d’un président made in Lebanon. Cela dans le même temps que s’entrecroisent par-dessus nos têtes (et par-dessus les conciliabules Berry-Hariri, par-dessus le comité maronite de Bkerké qui planche sur une présélection des présidentiables) les accusations et contre-accusations d’ingérence ; dans le même temps, surtout, qu’est entrouverte la porte de tractations discrètes avec la Syrie, à en croire les rumeurs sur une prochaine visite à Damas du supernégociateur égyptien Omar Sleimane.
Dès lors, c’est à une peu exaltante recherche du moindre mal que risque fort d’être ramenée cette échéance présidentielle projetée au centre de la crise libanaise. Un président d’entente, élu au quorum des deux tiers de l’Assemblée, ou alors le chaos : à l’ultimatum brandi par le camp du 8 Mars répond, comme on sait, la menace, à défaut d’un accord de compromis, d’un scrutin se déroulant à la majorité simple s’il le faut. Les vertus d’un tel compromis sont évidentes, notamment le démenti qui serait apporté ainsi à la théorie du vide constitutionnel et la réinsertion au sommet de la pyramide du pouvoir d’un représentant de la communauté chrétienne. En aucun cas toutefois, compromis ne devrait être compromission. En aucun cas la hantise de la vacance du poste ne devrait conduire à l’intronisation d’un vide plus dévastateur encore : celui des convictions.
Après tout, ce n’est pas être du 14 Mars, ce n’est pas être un inconditionnel du gouvernement Siniora ou un fervent de George W. Bush que d’aspirer tout simplement à l’avènement d’un chef de l’État qui croie dans un Liban souverain et indépendant, qui croie dans les relations dignes et équilibrées avec son environnement arabe le plus proche, qui croie enfin dans la justice qui vient.
Il ne faut pas que le chantage aux mains sales conduise ce pays à baisser les bras.
Issa GORAIEB
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Depuis cette époque, ces mains étrangères s’en sont donné à cœur joie pour remuer tant et plus le chaudron libanais. Et si ces mains n’ont pas chômé, la raison en...