Amine Gemayel et Michel Aoun, l’ancien chef de l’État et celui qui fut son premier collaborateur militaire puis son successeur en quelque sorte, au titre de Premier ministre de transition, devisant dimanche soir sous le même toit : c’est là un de ces épisodes qui, dans l’état actuel de fragmentation du pays, échappe à la banalité de temps plus sereins pour revêtir valeur d’événement national.
Mieux encore les prudentes retrouvailles de dimanche soir, qui survenaient au lendemain de la visite de la troïka européenne, auront actionné, veut-on croire, un salutaire processus, une réaction en chaîne comportant diverses rencontres bilatérales futures devant conduire à une assemblée plénière des frères ennemis maronites autour du patriarche Sfeir. Du coup, on se prend à voir quelque utilité pratique dans les réunions du comité de suivi siégeant à Bkerké et chargé d’opérer une première sélection des candidatures à la présidence. Du coup aussi, c’est sans la moindre objection ou récrimination, car reflétant cette fois un réel espoir de solution, qu’est repoussé au 12 novembre le scrutin présidentiel prévu pour hier, après le passage à vide du 25 septembre.
Qu’il faut donc peu de chose, en définitive, pour détendre une atmosphère devenue irrespirable, pour soulager l’anxiété qu’éprouvent les Libanais face à cette proche et néanmoins fuyante échéance présidentielle ! Ce peu de chose a pour nom dialogue, choc et brassage d’idées, débat, discussion en direct quand bien même serait-elle orageuse, explication entre quatre murs, entre quatre-z-yeux. Oui, ce bien peu de chose est le b.a.-ba de toute action politique digne de ce nom. C’est lui, c’est cette dialectique à proximité – et non l’art de l’invective proférée à distance – qui fait la véritable grandeur des chefs. C’est lui encore qui répond le mieux aux attentes des citoyens, qui sauvegarde leur dignité et leur sécurité en leur épargnant le sort peu enviable de vulgaire chair à canon. Et pourtant, cette règle élémentaire de savoir-communiquer, sinon de courtoisie publique, avait fini par disparaître de nos mœurs : celles du peuple arabe qui précisément se targue d’être le plus alphabétisé et le plus attaché aux traditions démocratiques.
C’est sur ce terrain que la classe politique, dans sa quasi-totalité, est tenue de s’amender, et la voie a salutairement été montrée dimanche. À gauche comme à droite, on ne jure, c’est vrai, que par le dialogue ; et hors des quelques et trompeuses concertations nationales de l’an dernier, c’est à coups de boulets de rhétorique seulement que l’on n’a cessé de dialoguer dès le moment où prenait fin l’occupation syrienne. Par ce comportement, les forces vives du pays ne contribuent pas seulement à abâtardir une formule de coexistence qui est l’essence même du Liban ; elles ne font pas que propager le doute et l’inquiétude du lendemain parmi la population. Elles tendent à accréditer surtout, suprême ironie, plus d’une des thèses que brandit Damas pour justifier ses prétentions sur le pays ou, à défaut, y entretenir une instabilité permanente.
La plus perverse de ces thèses est bien connue : nous sommes absolument, viscéralement incapables de nous gouverner nous-mêmes, assertion que partage d’ailleurs Israël, État représentant l’antithèse même du modèle libanais. Non moins lourde d’implications cependant est cette étrange conception des relations diplomatiques professée par la Syrie, laquelle en effet n’accepte d’en instaurer avec le Liban que le jour où les rapports seront au beau fixe entre les deux pays : c’est-à-dire, dans l’optique de Damas, où le Liban aura docilement regagné la bergerie. C’est dire que l’échange de représentants devrait se résumer à de brillants cocktails d’ambassade où l’on porterait force toasts à l’alliance fraternelle et à la communauté de destin. Or, c’est précisément quand s’amoncellent les dossiers litigieux que les canaux de communication deviennent le plus utiles, nécessaires et urgents.
Il en va des rapports entre Libanais comme entre nations : c’est avec l’adversaire que l’on discute.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Amine Gemayel et Michel Aoun, l’ancien chef de l’État et celui qui fut son premier collaborateur militaire puis son successeur en quelque sorte, au titre de Premier ministre de transition, devisant dimanche soir sous le même toit : c’est là un de ces épisodes qui, dans l’état actuel de fragmentation du pays, échappe à la banalité de temps plus sereins pour revêtir valeur d’événement national.
Mieux encore les prudentes retrouvailles de dimanche soir, qui survenaient au lendemain de la visite de la troïka européenne, auront actionné, veut-on croire, un salutaire processus, une réaction en chaîne comportant diverses rencontres bilatérales futures devant conduire à une assemblée plénière des frères ennemis maronites autour du patriarche Sfeir. Du coup, on se prend à voir quelque utilité pratique dans les...