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Actualités - Opinion

PERSPECTIVE Le choc des visions politiques Michel TOUMA

Dans une courte intervention télévisée, il y a quelques jours, l’ancien député Farès Souhaid soulignait une fois de plus, fort à propos d’ailleurs, que la bataille présidentielle, et d’une manière plus générale la crise dans laquelle a été entraîné le pays après le retrait syrien, oppose deux visions du Liban, deux conceptions radicalement différentes des fondements de l’État, de la ligne de conduite que devrait suivre le gouvernement : l’une, défendue essentiellement par le Hezbollah et à laquelle s’est malencontreusement associé de facto le général Michel Aoun revient à ancrer à nouveau le Liban dans l’axe syro-iranien pour le transformer soit en avant-poste méditerranéen de la stratégie iranienne au Moyen-Orient, soit en simple champ de manœuvre dans un bras de fer avec le monde occidental et la communauté internationale ; la seconde vision, celle du 14 Mars, se résume par le slogan « Liban d’abord », ce qui se traduit par ce que Michel Asmar appelait dans les années 60 « la reconstruction de la maison libanaise » et qui se concrétise dans le contexte présent par la conformité à l’esprit et à la lettre de Taëf, ainsi qu’aux décisions de la conférence de dialogue de 2006, le retour au plan en sept points de Fouad Siniora de juillet 2006 (prévoyant notamment le respect de l’accord d’armistice de 1949), le soutien ferme au tribunal international, et l’application de toutes les résolutions internationales sur le Liban, plus particulièrement la 1701 et, surtout, la 1559 qui, contrairement à la 1701, réclame très explicitement le démantèlement de toutes les milices présentes sur le territoire libanais. La vision défendue par la large coalition du 14 Mars revient donc à édifier un État central fort, souverain, politiquement indépendant, capable de gérer sur des bases équilibrées le pluralisme libanais et qui œuvrerait à déconnecter le pays « militairement » et au plan « sécuritaire » du conflit du Proche-Orient, de manière à ce qu’il ne soit plus, comme c’est le cas depuis 1973, le seul et unique champ de bataille arabe face à Israël. Cette vision souverainiste était déjà prônée dès le début des années 70 par les partis chrétiens. Elle était alors qualifiée d’« isolationniste » par la Syrie, l’OLP et leurs alliés locaux, en l’occurrence le Mouvement national. Le retrait israélien, en 2000, et l’application de la résolution 425 ont eu pour effet d’enclencher à partir de 2001 un lent et discret processus de maturation qui s’est traduit par une adhésion progressive des leaderships sunnite et druze aux thèses souverainistes du camp chrétien, dont le porte-étendard à partir de 2000 a été le Rassemblement de Kornet Chehwane (et dont la conceptualisation a été renouvelée par le premier appel de Bkerké, en septembre 2000). Ce lent processus fondateur de maturation interne a éclaté au grand jour et a atteint son apogée lors de la révolution du Cèdre. Il a été parallèlement accentué et chapeauté dès 2004 par la communauté internationale et le Conseil de sécurité dont l’engagement à restaurer la souveraineté libanaise a commencé à se manifester avec l’adoption de la résolution 1559. La bataille présidentielle s’inscrit précisément dans le cadre du choc entre ces deux projets politiques radicalement opposés, comme l’a souligné Farès Souhaid. Prôner l’élection d’un président de « compromis » revient à opter pour la gestion d’une cohabitation au niveau du pouvoir exécutif entre les deux visions précitées. Or, une telle cohabitation a été tentée lors de la formation du gouvernement actuel, après les élections législatives de 2005. Elle a été cependant délibérément sabotée par le Hezbollah en provoquant la guerre de juillet 2006, en ouvrant par la suite, dès la fin des combats, en août 2006, un front interne contre le 14 Mars et le gouvernement, et en occupant le centre-ville de Beyrouth. Ces trois démarches à caractère stratégique, combinés aux événements de janvier 2007, illustrent de façon on ne peut plus claire la détermination du Hezbollah et de l’axe syro-iranien à torpiller l’ensemble des fondements de la dynamique souverainiste du 14 Mars. L’objectif est évident : en provoquant un conflit armé avec Israël, en suscitant des dissensions internes, en bloquant le fonctionnement des institutions, en sapant les efforts de redressement et d’essor économiques, le Hezbollah s’est employé, en bénéficiant malheureusement du soutien de forces jadis souverainistes, à entraver par tous les moyens l’édification d’un État et la mise en place d’un pouvoir qui ne soient pas alignés sur ses alliés régionaux. Deux développements médiatiques sont venus confirmer ces derniers jours ce comportement obstructionniste stratégique : l’annonce par la Syrie de son acceptation « sous conditions » de l’établissement de relations diplomatiques avec le Liban ; et les informations de presse (totalement saugrenues), reprises par le Hezbollah, sur de prétendues velléités d’établir des bases américaines au Liban. La position syrienne, communiquée dans une lettre à l’ONU, établit sans doute un véritable précédent dans l’histoire des rapports entre États : un pays qui conditionne l’échange d’ambassadeurs avec un autre pays par… la composition de son gouvernement ! Une approche qui en dit long sur la conception que le régime syrien se fait de la souveraineté de son voisin dont il a manifestement beaucoup de mal à reconnaître l’indépendance politique. Quant aux rumeurs sur des bases américaines et une alliance stratégique militaire avec les États-Unis, elles visent à n’en point douter à empêcher l’émergence et le renforcement d’une armée et de forces légales « libanistes » et véritablement indépendantes, de même qu’elles ont visiblement pour but de justifier les ingérences sécuritaires syriennes ainsi que le maintien non seulement de l’armada du Hezbollah, mais aussi de milices en tout genre. À l’ombre d’une telle conjoncture, un président de « compromis » ou issu d’un consensus interne serait-il en mesure de gérer une nouvelle cohabitation entre les deux visions du 14 et du 8 Mars au sein d’un même gouvernement, sans pour autant que ce dernier soit paralysé par un quelconque tiers de blocage ? En d’autres permes, est-il possible de concilier les impératifs de l’édification d’un État réellement souverain, qui accorderait la priorité absolue au développement socio-économique et à la recherche d’un équilibre politique stable entre les composantes du tissu social libanais, d’une part, avec la revendication légitime, soulevée par l’opposition, d’une participation effective au pouvoir, d’autre part ? Aucun indice ne permet pour l’heure de penser que le Hezbollah a fait sa nécessaire petite « révolution culturelle » qui lui permettrait de ne plus être une simple tête de pont iranienne sur les bords de la Méditerranée et de dépasser, par le fait même, son projet transnational de lutte armée jusqu’au-boutiste et sans horizon contre Israël et le monde occidental. Le général Michel Aoun, par contre, devrait être capable aujourd’hui, à la faveur de la présidentielle, de rectifier le tir, de réintégrer le camp souverainiste, et de contribuer à l’édification d’un État indépendant, équilibré et stable. Mais encore faut-il qu’il soit en mesure de se démarquer concrètement, et sensiblement, de cet encombrant allié que constitue le Hezbollah… L’heure du choix a sonné pour lui. Un choix en tout point historique.
Dans une courte intervention télévisée, il y a quelques jours, l’ancien député Farès Souhaid soulignait une fois de plus, fort à propos d’ailleurs, que la bataille présidentielle, et d’une manière plus générale la crise dans laquelle a été entraîné le pays après le retrait syrien, oppose deux visions du Liban, deux conceptions radicalement différentes des fondements de l’État, de la ligne de conduite que devrait suivre le gouvernement : l’une, défendue essentiellement par le Hezbollah et à laquelle s’est malencontreusement associé de facto le général Michel Aoun revient à ancrer à nouveau le Liban dans l’axe syro-iranien pour le transformer soit en avant-poste méditerranéen de la stratégie iranienne au Moyen-Orient, soit en simple champ de manœuvre dans un bras de fer avec le monde occidental...