Les regards stoïques des hommes et des femmes qui se sont agglutinés devant le poste frontalier pour célébrer le retour au pays de trois Libanais capturés par Israël ne sont pas sans rappeler que la guerre est avant tout une affaire humaine. Quoi qu’en disent ceux qui sonnent les clairons des victoires divines, les anges, les saints et toute la population de l’éther n’ont que faire des conflits qui font rage ici bas, et encore moins du retour à la patrie de deux dépouilles et d’un combattant du parti de Dieu.
Mais les familles privées de leurs enfants, ou du moins de leurs restes, ont besoin d’entretenir ce fil d’Ariane, certes fallacieux, mais si indispensable qu’est l’espoir, pour conjurer les labyrinthes de l’attente. Et face à la souffrance de ceux qui sont venus chercher ne serait-ce que l’effluve d’un souvenir, terni par les jours, auprès des compagnons d’armes de leurs fils, évoquer les méandres du domaine de la chose publique relèverait presque de l’indécence. D’autant que nul ne saurait dédommager ces hommes et ces femmes du temps qu’ils perdront désormais à être irréversiblement séparés de leurs proches.
Néanmoins, il semble que Hassan Nasrallah ne désespère pas, quant à lui, de retrouver le temps où il siégeait comme chef incontestable de la Résistance, dédaignant les affaires politiciennes et se concentrant sur les interminables exigences de l’émancipation nationale. « Notre but est simplement humanitaire, et nous n’avons aucune visée politique ou médiatique », affirmait le secrétaire général du Hezbollah à qui voulait bien entendre, quelques heures après l’échange entre le parti de Dieu et l’État hébreu. Et Hassan Nasrallah, impassible comme on ne l’a pas vu depuis le 8 mars 2005, de préciser toutefois que « cette opération ne manquera pas d’avoir des retombées politiques et médiatiques », sur le plan interne bien évidemment. Ces propos résument le dilemme profond auquel se trouve confronté le Hezbollah aujourd’hui.
Engagé dans un bras de fer avec le front souverainiste dès le lendemain des législatives de 2005, le parti de Dieu a vu son image immaculée de parti idéologique désintéressé, ne piquant pas dans les caisses de l’État et volant au secours de la veuve et de l’orphelin, s’éroder progressivement, en raison de son implication directe dans les affaires politiques libanaises, notamment dans le domaine du pouvoir exécutif. De plus, la popularité du Hezb et de son patron s’est petit à petit effilochée comme peau de chagrin pour se limiter à la communauté chiite. Au lendemain de la guerre de juillet, se rendant compte des risques de perdre ne serait-ce qu’une partie de l’appui de son public profondément traumatisé par une guerre déclenchée par le Hezbollah pour des raisons vaines, ce dernier a dû s’ériger un ennemi, à savoir le gouvernement Siniora, pour canaliser la colère et la rancune de ses partisans. Et le parti qui prétend vouloir libérer Jérusalem a dû s’embourber dans un sit-in picaresque au risque de voir son image se ternir davantage, s’emprisonnant dans un interminable cercle vicieux.
Dès lors, la déclaration précitée de Hassan Nasrallah reflète une volonté quasi désespérée de redorer le blason du parti à travers une victoire dénuée de vocation politique, mais aussi un espoir de récolter les fruits de cette réalisation. Seule institution politique capable de tenir tête à la première puissance militaire de la région, le parti de Dieu, conditionné par son identité chiite, ne peut pas pour autant engranger les bénéfices de son action au niveau interne, d’autant qu’une cause légitime lui fait défaut depuis la libération du territoire libanais en 2000.
Prisonnier de son dilemme, le Hezbollah s’en va à la recherche du temps perdu où les assises de sa légitimité étaient indiscutables. Mais le printemps de Beyrouth a intrinsèquement amendé le calendrier politique libanais. Hassan Nasrallah ne peut plus prétendre à d’autres images que celle de chef de file du 8 Mars. Et les victoires remportées par le parti de Dieu demeureront synonymes de la défaite du Liban tant que le Hezbollah s’entêtera à vouloir marginaliser l’État libanais. Et lorsque le Hezb entreprend une nouvelle fuite en avant en se contentant de faire preuve « de bonne volonté » à l’égard d’Israël sans s’investir dans le dénouement de la crise politique, l’on ne peut qu’espérer que cette nouvelle « victoire » n’aura pas de retombées similaires à celle qui l’a précédée et qui avait mené le pays au bord de l’abysse du conflit civil.
Mahmoud HARB
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Mais les familles privées de leurs enfants, ou du moins de leurs restes, ont besoin d’entretenir ce fil d’Ariane, certes fallacieux, mais si indispensable qu’est l’espoir, pour conjurer les labyrinthes de l’attente. Et face à la souffrance de ceux qui sont venus chercher ne serait-ce que l’effluve...